François Justamand
Pourquoi vous êtes-vous passionné pour le doublage ?
Ça remonte à l’enfance, à l’adolescence. Quand on regarde des fictions télé ou des films, on s’interroge sur les voix qui se trouvent derrière les comédiens. Notamment quand on est habitué à un certain acteur avec une voix française régulière, et que l’on reconnaît celle-ci chez un autre comédien doublé. Enfant, on ne comprend pas forcément le principe du doublage, que l’acteur étranger n’a certainement pas cette voix. Cela vient par la suite. Mais c’est surtout la curiosité qui joue : savoir qui se cache derrière l’acteur. De fil en aiguille, on s’y intéresse et cherche à connaître l’identité de la « voix ».Quelle a été la genèse de l’ouvrage ?
J’ai assisté en 1997 à mon premier doublage de film, Demain ne meurt jamais, pour le compte du fanzine d’un fan-club dédié à James Bond. En 1999, j’ai eu l’idée d’une newsletter papier sur le sujet, envoyée à des abonnés contre des timbres. Elle avait un succès d’estime. Vers 2000-2001, j’ai pris contact avec Objectif Cinéma et leur ai proposé une rubrique sur le doublage dans leur portail. Elle est devenue La Gazette du doublage, que j’ai alimentée jusqu’à ce que Valérian Lohéac, directeur de la publication d’Objectif Cinéma, me suggère d’en tirer un livre. Certaines entrevues du bouquin datent donc de 2000 et sont sur le site. D’autres sont inédites.Pourquoi Wallons et Québécois tiennent une si grande place dans le doublage francophone ?
Je ne sais pas si on peut vraiment parler de si grande place. Il y a c’est vrai des séries doublées en Belgique, mais plus pour des questions de coûts que de qualité artistique. En 1994, il y a eu une grève des comédiens de doublage français, qui demandaient des droits de suite. Des distributeurs et maisons de doublage se sont tournés à ce moment là vers la Belgique pour les longs métrages et les séries. Ça coûtait moins cher et les comédiens ne protestaient pas. Mais il n’y a pas énormément de séries actuelles doublées dans le plat pays, ou alors celles de moindre qualité. Des grandes séries comme Lost, 24, sont doublées en région parisienne. Quant au Canada, le doublage s’y fait essentiellement pour leur marché. Sauf également pour des produits direct to video, de série B.Quelle est la différence entre doublage et postsynchronisation ?
La postsynchronisation se fait pour un même langage. Quand un film est tourné en son direct, l’acteur qui a tourné va se postsynchroniser lui-même pour des questions de qualité sonore. Les Italiens y ont souvent recours.Le doublage se fait d’une langue à une autre. Cela peut être Patrick Poivey prêtant sa voix à Bruce Willis. Mais aussi Sophie Marceau se doublant elle-même dans sa langue natale pour Le Monde ne suffit pas, Jodie Foster, qui est bilingue, s’occupant de sa voix pour les VF ou, en ce qui concerne les séries, Élodie Bouchez pour son personnage d’Alias.
Quelles sont les différences entre le doublage pour les séries télévisées et le doublage des films de cinéma ?
Un épisode d’une série de qualité se double en une journée. Parfois, on peut faire deux épisodes en un jour. Je ne vous parle pas des Feux de l’amour ! [rires] Par contre, un long métrage standard se double en cinq jours. Après, s’il doit y avoir tout un travail spécial d’enregistrement à effectuer, ça peut prendre 15 jours voire plus. Il y a de toute façon un boulot technique non négligeable en amont et en aval, le mixage, etc. Mais l’enregistrement des comédiens prend en général cinq jours.Quels sont les doublages de séries qui vous ont le plus marqué ?
Ceux des séries des années 70 surtout. Comme Amicalement vôtre, Starsky & Hutch, Columbo. Pour les séries des années 80, je pense au doublage de Magnum. Les seventies, c’est aussi les New Avengers avec Patrick McNee, Joanna Lumley et Gareth Hunt. À ce sujet, on a interviewé dans le livre Jean Berger, la voix française de McNee. Un monsieur de 89 ans, qui a participé dernièrement au DVD du Don Giovanni de Joseph Losey, pour le commentaire off sur la restauration sonore du film. Sa voix n’a pas tellement changé.Qu’est-ce qui fait un bon doublage de séries selon vous ?
Un bon doublage de cinéma comme de séries, est un doublage qui ne se remarque pas. Moins il se remarque, mieux c’est. C’est pour ça que prendre des vedettes pour les doublages de dessins animés n’est pas toujours une bonne idée, même si on trouve des fois un bon travail de composition derrière, comme chez Élie Semoun. Il est très doué dans le registre comique.
Que pensez-vous des doublages français actuels de séries américaines, britanniques ou autres ?
Je ne suis pas un expert en séries télé. Pour les quelques-unes que je regarde, essentiellement américaines (X-Files, Lost, Alias), je suis satisfait. Il faut dire que je n’ai pas eu l’occasion d’écouter les VO, sauf pour X-Files. Et à ce propos, je ne trouvais pas forcément les voix américaines très agréables, particulièrement celle de Gillian Anderson.Les étrangers, anglo-saxons entre autres, pratiquent également le doublage. Quelle opinion avez-vous de leur travail sur les quelques séries de chez nous exportées là-bas ?
Je ne connais pas très bien leur travail sur les séries françaises. Et quand nos films de cinéma s’exportent, ils sont souvent projetés avec sous-titres dans des réseaux cinéphiles. Je sais que le héros du film d’animation Renaissance de Christian Volckman est doublé en anglais par Daniel Craig, le nouveau James Bond, et que la version anglaise du film a été faite avant la française. Mais bon, dans l’animation, la langue a moins d’importance.
Sur les forums de fans "voxophiles" (passionnés de doublage), on peut lire des questions et des fils de discussion portés par le souvenir des VF de dessins animés nippons, ou de séries sentaï comme Bioman, qui ont pu marquer leur jeunesse. La nostalgie serait-elle le principal moteur de cette voxophilie ?
Oui, elle a une influence majeure. C’est pour ça que la plupart des voxophiles n’acceptent pas le redoublage et sont attachés à celui d’origine. Le sonore, c’est 50 % d’une œuvre. En plus, le redoublage est parfois fait pour des versions longues. Moi, je serais plutôt partisan d’un sous-titrage des scènes additionnelles, même si ça peut paraître étrange. Quand on est attaché aux doublages originaux, c’est un moindre mal.La voxophilie ne peut-elle pas dériver vers une démarche d’otaku, plus "voxophage" que voxophile, où recul et regard critique seraient absents ? Que peut-on faire pour éviter cet écueil ?
Oui, il y a peut-être une forme d’intégrisme, certainement plus répandue chez les fans d’un certain âge que chez les ados, moins concernés. Je pense pour ma part qu’il faut garder l’esprit critique. On peut reconnaître qu’un doublage est bon, moyen ou mauvais.Vous définiriez-vous comme quelqu’un d’intéressé par le doublage sous toutes ses formes (profession, industrie, art…), comme un voxophile ou un voxophage ?
Je regarde à 95 % de la version française. J’ai un peu de mal avec le sous-titrage. Si je dois maîtriser la langue, je n’ai rien contre regarder un film en version originale non sous-titrée. Maintenant, je ne sais pas à quelle frontière je me situe entre ces catégories… J’appartiens peut-être un peu aux trois.Est-ce pour des raisons affectives ou par facilité que les spectateurs français apprécient les versions doublées ?
Il y a certainement une part de facilité. Et là aussi, la nostalgie influe. Mais de toute façon, l’œuvre est beaucoup plus diffusée si elle est doublée en français, ne serait-ce que pour toucher les gamins, qui ont plus de mal à regarder quelque chose avec des sous-titres.
La VF est généralement laissée de côté par les cinéphiles purs et durs. Avec le développement de la version originale via le câble ou le DVD, les "sériephiles" qui se veulent puristes n’ont-ils pas également tendance à se détourner de cette version ?
Le phénomène du DVD et même, au-delà, du téléchargement joue un rôle. Par ce dernier moyen, on a des versions originales instantanément, ou avec des sous-titres pas longtemps après. Et puis il y a une question générationnelle. Les trentenaires, en tout cas les trentenaires parisiens, regardent plus les versions originales. Je ne sais pas s’il y a un phénomène de snobisme ou non, mais tous les provinciaux que je connais regardent les œuvres en version française. Les longs métrages vont surtout être exploités en VF en Province. Sur la capitale, ce doit être du 50/50.Et puis attention, il y a peut-être aussi un phénomène inverse de facilité, vu que si vous voulez voir une série sans attendre qu’elle soit diffusée en France un an plus tard, vous avez pas mal de chance de devoir passer par la VO. Certes, une série comme Alias est doublée bien avant sa diffusion hertzienne hexagonale, au moins six mois avant. Mais c’est un timing vraisemblablement fait pour que la version française, faite chez nous, soit visible au Québec.
Si je vous dis que la version doublée dénature le jeu des acteurs et simplifie la tâche des spectateurs au détriment de l’authenticité de l’œuvre, que répondez-vous ?
Oui, c’est sûr. Je ne sais plus qui disait que le doublage était un mal nécessaire. Maintenant, si on se rapproche à 80 % de l’œuvre originale, c’est toujours ça. Certainement qu’il y a une perte. Mais je dirais qu’il y a aussi des talents français dans le doublage, ainsi que des contre-exemples. Beaucoup de gens s’accordent à dire que les versions françaises d’Amicalement vôtre ou Starsky & Hutch, par exemple, étaient supérieures aux versions originales. L’adaptation était peut-être très différente, mais il y avait une valeur ajoutée. Dans Amicalement vôtre, Michel Roux (ndlr : décédé le 2 février 2007), la voix française de Tony Curtis, et Claude Bertrand qui faisait Roger Moore aussi sur Le Saint, font un très bon travail. Sur Starsky & Hutch, Francis Lax et Jacques Balutin, c’était quand même quelque chose ! Les VF des deux séries bénéficient de vannes rajoutées hors champ par les comédiens de doublage cités.La version originale, sous-titrée, ne retranscrit-elle pas mieux le jeu des acteurs, en plus de familiariser le spectateur avec une langue étrangère ?
Je mettrais un petit oh là. Évidemment, avec le doublage on n’entend pas la voix originale et il y a parfois des contresens. Mais le sous-titre est un résumé de ce qui est prononcé par l’acteur étranger. Même Hitchcock le pensait. L’œil ne peut pas lire, il me semble, plus de 60 % de ce que l’oreille entend. Donc il y a aussi une perte. Le doublage est également une adaptation. Mais elle est théoriquement supérieure aux sous-titres.Jusqu’à maintenant, comment les médias ont-ils reçu l’ouvrage que vous avez dirigé ?
Il est sorti il y a maintenant environ quatre mois (ndlr : la présente interview date de novembre 2006). Pour l’instant, il y a un bon accueil. Pas mal de demandes aussi : presse écrite, radio, Internet. Il y a un phénomène de curiosité, car il n’y avait eu qu’un ouvrage technique sur le doublage. Et je pense qu’on apporte quelque chose de plus avec les entrevues.Et quel est l’accueil réservé à celui-ci par le lectorat et les professionnels de l’audiovisuel ?
Moi j’ai eu essentiellement des échos via les comédiens interviewés. Il y a peut-être de ce fait un manque d’objectivité, mais ils sont en tout cas contents. D’autres professionnels sont satisfaits que l’on valorise et fasse mieux connaître ce métier de l’ombre.Que pensez-vous de ce paradoxe : le doublage est parfois exercé par des comédiens qui, en tant que spectateurs, ne jurent que par la VO ?
C’est même la majorité des cas. Puisque s’ils voient un film doublé, ils vont avoir l’oreille critique. Ils vont reconnaître leurs collègues de travail, et vont peut-être avoir du mal à rentrer dans le film. Alors que pour le grand public, si l’œuvre lui plaît, il ne pense plus au doublage. C’est aussi valable pour moi, qui connais pourtant pas mal de voix françaises.Quel est l’avenir du doublage pour ce format de fiction ?
Tant que les séries passeront à la télévision et que la population, comme en France, n’y sera pas réticente, il y aura du doublage. Notons que si les pays nordiques favorisent le sous-titrage, l’Allemagne connaît à l’inverse un engouement pour le doublage encore plus fort qu’en France. Il me semble qu’il n’y a pratiquement aucun film diffusé en VO sous-titrée dans les salles d’outre-Rhin.Quels sont les arguments que vous avanceriez pour convaincre des personnes réticentes aux œuvres doublées d’en regarder ?
C’est toujours difficile de convaincre quelqu’un avec un avis arrêté. Je conseillerais de choisir un bon film dont on ne connaît pas la VO et de le voir en VF. Si la personne est déjà habituée à la version originale, cela peut être un peu dérangeant. Je le reconnais. Mais sinon, si l’œuvre est bien doublée, l’expérience peut être plaisante.Au final, pour vous, une œuvre (un film, une série) gagne-t-elle davantage à être vue en VOST ou en VF ?
Personnellement, je choisis la VF. Puisque le sous-titrage n’est qu’un résumé du doublage et qu’en le lisant, on ne regarde pas bien l’image. Moi, qui ne suis pas habitué à la VO, je suis confronté à ce problème. Ce qui fait qu’à l’arrivée on perd de l’image, mais aussi du dialogue.


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Que pensez-vous des doublages français actuels de séries américaines, britanniques ou autres ?
La VF est généralement laissée de côté par les cinéphiles purs et durs. Avec le développement de la version originale via le câble ou le DVD, les "sériephiles" qui se veulent puristes n’ont-ils pas également tendance à se détourner de cette version ? 
