Par Pierre Langlais

L’universitaire Israélienne Tamar Liebes, auteur de The Export of meaning : cross cultural reading of Dallas*, revient pour Générique(s) sur l’impact international de la série dans les années 80, et l’image de l’Amérique que véhiculaient les Ewing dans le monde.

Pourquoi vous êtes-vous intéressée à Dallas ?

Jamais un phénomène télévisuel n’avait atteint une telle notoriété à travers le monde. Sur tous les continents, on connaissait Dallas, des universitaires américains et européens se disputaient autour de la question, les diffusions se multipliait. La série s’est vite imposée comme un sujet d’étude passionnant. Le plus impressionnant, c’est qu’il ne s’agissait pas là d’une œuvre d’action, où la qualité des poursuites ou des scènes de combat aurait fédérer des publics très diversifiés, mais d’une série extrêmement bavarde, complexe et, plus surprenant encore, terriblement américaine – l’incarnation la plus parfaite de ce qu’on appelait déjà l’impérialisme culturel…

Comment expliquer un tel succès ?

D’abord, malgré le titre de la série, l’action aurait pu se passer n’importe où. Le cadre central, c’est celui d’une famille et de ses terres. Dans Dallas, c’est la dynastie Ewing, la famille qui est au centre de tout, il n’y a pas de contexte social, pas de politique extérieure Ensuite, Dallas joue avec des émotions humaines extrêmement simples, basiques : l’amour, la haine, la jalousie, les conflits familiaux, la traîtrise. Il est très peu question de valeurs au final. Seule la notion de famille surnage. L’histoire de Dallas fait appel à nos instincts primaires, nos sentiments et non notre réflexion. Toutes ces tensions, ces histoires intimes sont dans l’inconscient des sociétés depuis la Genèse ! La compétition entre frères, les enjeux de pouvoirs, de succession, tout cela se retrouve dans la Bible

Quelques rares pays, dont le Japon, ont échappés au phénomène Dallas. Pourquoi ?

Au Japon, la diffusion s’est arrêtée rapidement. Nous avons donc cherché à savoir pourquoi la série avait été massivement rejetée. En fait, les Japonais ne pouvaient tout simplement pas accepter qu’un drame familial soit aussi cruel, aussi violent. Ce n’est pas la violence elle-même qui les insupportait, mais le fait qu’elle prennent forme au sein d’une même famille – ce qui choquait, en un sens, le valeurs familiales. Ils trouvaient bizarre que toutes les femmes soient blondes aux yeux bleus… il n’arrivaient pas à les différencier !

Avez-vous rencontré des téléspectateurs que Dallas choquait réellement ?

Pour certains téléspectateurs musulmans très pratiquant, il était embarrassant qu’un homme et une femme regardent Dallas ensembles. Dès lors, deux groupes se formaient, dans deux maisons, celui des hommes et celui des femmes. Par ailleurs, ces mêmes téléspectateurs avaient une propension à réécrire l’histoire pour qu’elle corresponde plus à leurs valeurs, à une image de la société où les femmes ne fument pas et, a fortiori, où elles ne trompent pas leurs époux. Par exemple, quand Sue Ellen se cache chez le père de son amant, ils résumaient l’épisode d’un « Sue Ellen rentre chez son père »…

Quel impact a eu Dallas sur l’image des Etats-Unis à travers la planète ?

Pour beaucoup de monde, cela n’a fait que renforcer une impression, celle d’une société où les gens sont pourris par l’argent, une société trop individualiste et compétitive. Certains téléspectateurs remarquaient qu’on ne voit pas de livres chez les Ewing, pas de signes culturels, mais des bouteilles d’alcool…

Le fait que Dallas soit une série et non un film est-il déterminant dans son succès ?

Evidemment. Les héros de Dallas vivaient en même temps que les téléspectateurs, ils s’inscrivaient pleinement dans leur quotidien, sans véritable début, et sans véritable fin. Il y a toujours une affaire en cours. Un épisode bouclé, le second est déjà lancé, et ainsi de suite. C’est une série, pas un programme de télé réalité, tout y est exagéré, grossi, mais l’impact n’en demeure pas moindre, sachant qu’il est répété quotidiennement sur les écrans de millions de téléspectateurs.