Par Thibault Lanta

Depuis son arrivée au cours de la saison 2, Terrence Winter est en quelque sorte le bras droit de David Chase sur "Les Soprano". Suite de l'entretien réalisé à quelques jours de la diffusion du dernier épisode de la série et publié dans "Générique(s)" numéro 6.

Vous avez commencé votre carrière comme avocat. Comment en êtes-vous venu subitement à vous orienter vers l’écriture pour la télévision ?

J’étais avocat à New York et dans le Connecticut pendant deux ans. Mais ce n’était pas pour moi. J’étais très malheureux. Je voulais surtout pouvoir gagner de l’argent, l’idée d’être heureux ne m’intéressait pas plus que cela en fait. Je pensais que ça marcherait. Et puis, j’ai réalisé que, au fond, je voulais vraiment être scénariste. Je suis rapidement parti vivre à Los Angeles, et j’ai appris.

Comment pourriez-vous definir la place prise par le sexe dans la série ?

Vous savez, tout cela fait vraiment partie intégrante du monde dans lequel vit Tony, qui est aussi le nôtre. Il est co-propriétaire d’un club de strip-tease, donc le sexe est quand même très présent dans sa vie. Parallèlement, il trompe sa femme avec de nombreuses maîtresses, qui sont toutes de très jolies femmes, ce qui n’est pas inintéressant lorsque l’on regarde une série. Mais en définitive, Tony n’a pas de bonnes relations avec les femmes. L’une de ses maîtresses va jusqu’à se suicider d’ailleurs.

Est-ce que certains épisodes sont basés sur des faits réels qui se sont passés dans le New Jersey ?

Oui, c’est arrivé. De temps en temps, une histoire nous marque à la lecture des journaux et nous parvenons à l’adapter. Il y a deux ans, Tony et Carmela avaient un ours dans leur jardin. C’est un vrai problème dans le New Jersey. Nous avions lu un article là-dessus et nous avons trouvé intéressant de montrer comment le couple Soprano pouvait réagir face à cela. Il y a aussi un épisode où nous avons utilisé une histoire de malversations financières orchestrées par des gangsters au sujet de subventions immobilières.

Il y a quelques suicides et tentatives de suicide dans Les Soprano. Est-ce que c’est aussi un challenge artistique d’écrire de telles scènes ?

Oui. Vous savez, vous espérez toujours que c’est distrayant pour les téléspectateurs. Vous espérez que les gens s’attachent aux personnages aussi, parce que sinon, une scène de suicide n’aurait pas de sens

Il y a un épisode de À la Maison Blanche qui s’appelle "Les deux Bartlett". Vous avez écrit un épisode qui s’intitule également "Les deux Tony". Bien que ce soit assez différent, est-ce que toutes les bonnes séries se basent sur des personnages schizophrènes ?

Je n’ai jamais regardé un épisode de À la Maison Blanche, donc je ne peux pas en dire grand-chose. Mais il est évident que la schizophrénie, que les personnalités multiples, sont une idée importante à creuser. Donc cela ne m’étonne pas que d’autres séries explorent ce thème-là.

A partir de quel point de cette dernière saison la guerre totale entre le clan du New Jersey et celui de New York est-elle devenue inévitable ?

Je pense à partir de la libération de prison de Phil Leotardo, dans la saison 5. Dès que Johnny Sack a pris le pouvoir à New York, ses relations avec Tony se sont détériorées et le nouvel ordre devait dégénérer

Quelle est la “touche Soprano” en terme d’élégance ? Que l’on parle des costumes classiques du parrain ou du jogging en acrylique de ses capitaines ?

C’est essentiellement celle de Juliet Polcsa, notre costumière en chef. Elle a fait beaucoup de recherches, elle s’est beaucoup promenée du côté de New York et du New Jersey, là où vivent ces mafieux, et elle a finalement trouvé les magasins dans lesquels ils s’habillent. Il arrivait parfois que David [Chase] recherche quelque chose de précis ou impose quelque chose, mais pour l’essentiel, c’est à Juliet que l’on doit ce style Soprano

Avec Cleaver, le film que Christopher parvient finalement à faire produire, Tony devient un personnage de cinema. Etait-ce son désir profond de devenir le nouveau Don Corleone à l’écran ?

C’est assez flatteur pour Tony d’être représenté dans un long-métrage, c’est sûr, il en est même très fier. Au début. Mais dès qu’il réalise que le portrait que fait de lui Christopher n’est pas flatteur, et que l’idée sous-jacente du ton général du film est qu’en fait, Christopher le hait, son jugement change du tout au tout. Au point qu’il critique notamment le fait que l’image qu’il donne des Italo-Américains est exécrable.

Qu’est-ce que Gandolfini avait que Brando n’avait pas ?

Ce sont vraiment deux approches différentes, deux personnages très différents si vous regardez bien au fond. Ce sont deux hommes très puissants, d’accord, mais Don Corleone est beaucoup plus réfléchi, plus silencieux tout simplement que Tony, qui lui est nettement plus « volatile » et volubile.

Est-ce que vous pouvez nous expliquer comment Peter Bogdanovitch est arrivé sur la série ?

Je crois que David [Chase] avait travaillé avec lui sur Northern Exposure à la fin des années 90. Il a toujours aimé son travail, comme acteur et comme réalisateur. Lorsque le rôle du psychothérapeute de Melfi est apparu, il a pensé à lui tout de suite. Et ça collait parfaitement.

Comment la communauté italienne-américaine a-t-elle réagi à la série ?

La plupart des gens nous soutiennent. Ils aiment vraiment la série. Bien sûr, il y en a un certain nombre qui la trouvent bourrée de stéréotypes sur les Italiens-Américains, mais nous ne pouvons rien y faire, c’est normal.

De Palma aurait dit qu’après Le Parrain et Les Soprano, il n’y avait plus rien à faire sur le genre. Qu’est-ce que vous en pensez ?

Je ne sais pas s’il n’y a plus rien à faire, mais c’est un challenge d’essayer. Presque tous les thèmes propres à ce genre ont déjà été explorés. C’est donc forcément plus dur. Vous savez, Les Soprano ont permis de jeter un regard critique neuf sur la mafia aux États-Unis et sur les grands thèmes classiques du genre. Mais vous savez, le genre mafieux remonte à Public Enemy, et même avant cela. Je ne pense pas pour autant que les gens vont s’arrêter demain, de faire des films sur des criminels ou des mafieux. C’est un peu comme les westerns ou les films d’horreur. La question est surtout de savoir qui le fera bien.

Comment avez-vous perçu l’arrivée d’une nouvelle série comme Brotherhood, sur Showtime ?

Vous savez, le genre ne nous appartient pas. La communauté artistique est très ouverte. Tout le monde peut essayer de nouvelles choses. Si vous le faites bien et que c’est divertissant, que les gens apprécient, tout va bien. Il y a de la place pour tout le monde, des centaines de chaînes, ce n’est pas un problème. Je n’ai jamais vu un épisode de Brotherhood, mais j’ai entendu que c’était une très bonne série et que les gens aimaient. On dit que l’imitation est une forme de flatterie. Je ne sais même pas s’ils nous imitent ou pas, mais cela m’est égal.

Quelle était votre émission (série) favorite lorsque vous étiez enfant ? Quelles sont vos influences en tant que scénariste, ou comme réalisateur ?

La plupart de mes influences de scénariste me viennent des sitcoms américaines que je regardais enfant. J’étais un très grand fan des Honeymooners ou de Tamate and Costello. Adolescent, j’ai découvert le cinéma de Scorsese, Le Parrain, Raging Bull, Taxi Driver, etc. Tout cela m’a aidé à me construire. Mais à la base, ce sont surtout les comédies qui m’ont le plus marqué.

Lorsque vous avez une heure pour regarder la television, que regardez-vous ? Quelle est votre émission ou série préférée du moment ?

Je dirais 60 Minutes (ndlr : une émission de reportages). Je n’ai pas le temps de vraiment regarder la télévision.