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[Title] => Une certaine tendance de la télé française…
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Face à ce déferlement, mené en grande partie par la stakhanoviste Josée Dayan, on pourrait presque adresser aux responsables des grilles télé les mêmes reproches que faisait dans les années 50 le jeune critique François Truffaut au cinéma de son temps...
Dans un article polémique des Cahiers du cinéma devenu légendaire, "Une certaine tendance du cinéma français", le futur réalisateur de Jules et Jim pestait contre les représentants de la "qualité française", croulant sous l’académisme et l’embourgeoisement. Cibles privilégiées de son courroux : les adaptations d’œuvres du patrimoine littéraire, ou les grandes reconstitutions historiques. Les symptômes en sont connus : costumes et décors dispendieux, phrasé guindé des comédiens, sérieux papal, ambiance de naphtaline, et constante sensation d’ennui. En cinquante ans, malgré la Nouvelle Vague, malgré les réalisateurs et scénaristes nourris au meilleur cinéma américain, le tableau ne semble pas avoir changé. Il s’est juste déplacé : la tradition franco-française de la qualité a désormais droit de cité sur l’écran de nos téléviseurs.
L’Histoire comme pourvoyeuse de fiction fait donc depuis quelques années un retour en force. Pas une rentrée télé sans son téléfilm ou sa mini-série de prestige (Bel-Ami, Jeanne Poisson, marquise de Pompadour, etc.). C’est Josée Dayan, impératrice du genre, qui a donné le coup d’envoi de cette lame de fond. Avec Le Comte de Monte Cristo, Balzac, ou récemment sa nouvelle version des légendaires Rois maudits, la réalisatrice a su obtenir d’imposants budgets, travailler dans les grandes largeurs (moins de contrainte de temps qu’au cinéma pour raconter une histoire) et convaincre les spectateurs, qui furent au rendez-vous. La filmographie de Dayan démontre bien d’ailleurs que la fiction historique se confond souvent avec l’adaptation de classiques de la littérature, Alexandre Dumas en tête. Dans ce pays qui s’enorgueillit du génie de ses écrivains, raconter une tranche d’histoire est un geste assez proche de la relecture d’un roman du patrimoine. A la télé française, l’habit fait le moine, le costume fait la fonction. Depardieu en tenue d’époque, qu’il interprète Balzac, Jean Valjean ou Fouché (dans le Napoléon d’Yves Simonneau), c’est de l’Histoire.
Syndrome Lagarde et Michard
L’heureux changement introduit par Dayan et ses épigones est d’avoir convaincu les stars du grand écran qu’il n’était pas interdit, ni indigne, de venir peaufiner son métier à la télévision. Le succès remporté par Depardieu a donné des envies de télé aux Jeanne Moreau, Catherine Deneuve, Delon et consorts. Bonne nouvelle pour les adversaires de l’esprit de chapelle. Là où le bât blesse, c’est que ces monstres sacrés y viennent pour refaire les mêmes choses qu’elles conspuaient dans leur jeunesse, comme un remake télé du « cinéma de papa ». Le costume d’époque sent toujours l’antimite, la reconstitution reste l’antichambre de l’académisme. La politique actuelle tient plus du grand recyclage généralisé que de l’innovation : pour preuve, les remakes en pagaille des grands succès d’antan. L’Histoire, passion française, fierté nationale, fait le malheur de la télévision. La faute à qui ?
A un drôle de fantasme : la télévision française, privatisée, numérisée, segmentée, souffre encore de vouloir concurrencer…l’ORTF ! Ou plutôt l’image que la nostalgie a construite de l’ORTF. C’est ce que l’on pourrait appeler un "syndrome Lagarde et Michard" : le rêve évanoui d’une télé éducative et populaire, qui savait puiser dans le patrimoine pour inventer des fictions captivant la famille entière. Face aux mutations de la société, à la crise de l’éducation, aux transformations des récits de fiction, la fiction française a mystérieusement choisi de ne pas changer de cap, de conserver l’illusoire utopie d’une télévision éducative pour tous. Elle entérine donc une vision réactionnaire, se replongeant dans les délices du passé pour mieux conjurer le sort. La visée éducative n’est certes pas contestable en soi, c’est la recette qui semble dramatiquement éculée. Le spectateur un tant soit peu exigeant en est pour ses frais, c’est le cancre qui est content. Les écoliers de chaque génération savent bien en effet que les adaptations du Rouge et le Noir ou des Trois Mousquetaires servent surtout à se passer de la lecture des ouvrages au programme du cours de français.
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Dans un article polémique des Cahiers du cinéma devenu légendaire, "Une certaine tendance du cinéma français", le futur réalisateur de Jules et Jim pestait contre les représentants de la "qualité française", croulant sous l’académisme et l’embourgeoisement. Cibles privilégiées de son courroux : les adaptations d’œuvres du patrimoine littéraire, ou les grandes reconstitutions historiques. Les symptômes en sont connus : costumes et décors dispendieux, phrasé guindé des comédiens, sérieux papal, ambiance de naphtaline, et constante sensation d’ennui. En cinquante ans, malgré la Nouvelle Vague, malgré les réalisateurs et scénaristes nourris au meilleur cinéma américain, le tableau ne semble pas avoir changé. Il s’est juste déplacé : la tradition franco-française de la qualité a désormais droit de cité sur l’écran de nos téléviseurs.
L’Histoire comme pourvoyeuse de fiction fait donc depuis quelques années un retour en force. Pas une rentrée télé sans son téléfilm ou sa mini-série de prestige (Bel-Ami, Jeanne Poisson, marquise de Pompadour, etc.). C’est Josée Dayan, impératrice du genre, qui a donné le coup d’envoi de cette lame de fond. Avec Le Comte de Monte Cristo, Balzac, ou récemment sa nouvelle version des légendaires Rois maudits, la réalisatrice a su obtenir d’imposants budgets, travailler dans les grandes largeurs (moins de contrainte de temps qu’au cinéma pour raconter une histoire) et convaincre les spectateurs, qui furent au rendez-vous. La filmographie de Dayan démontre bien d’ailleurs que la fiction historique se confond souvent avec l’adaptation de classiques de la littérature, Alexandre Dumas en tête. Dans ce pays qui s’enorgueillit du génie de ses écrivains, raconter une tranche d’histoire est un geste assez proche de la relecture d’un roman du patrimoine. A la télé française, l’habit fait le moine, le costume fait la fonction. Depardieu en tenue d’époque, qu’il interprète Balzac, Jean Valjean ou Fouché (dans le Napoléon d’Yves Simonneau), c’est de l’Histoire.
Syndrome Lagarde et Michard
L’heureux changement introduit par Dayan et ses épigones est d’avoir convaincu les stars du grand écran qu’il n’était pas interdit, ni indigne, de venir peaufiner son métier à la télévision. Le succès remporté par Depardieu a donné des envies de télé aux Jeanne Moreau, Catherine Deneuve, Delon et consorts. Bonne nouvelle pour les adversaires de l’esprit de chapelle. Là où le bât blesse, c’est que ces monstres sacrés y viennent pour refaire les mêmes choses qu’elles conspuaient dans leur jeunesse, comme un remake télé du « cinéma de papa ». Le costume d’époque sent toujours l’antimite, la reconstitution reste l’antichambre de l’académisme. La politique actuelle tient plus du grand recyclage généralisé que de l’innovation : pour preuve, les remakes en pagaille des grands succès d’antan. L’Histoire, passion française, fierté nationale, fait le malheur de la télévision. La faute à qui ?
A un drôle de fantasme : la télévision française, privatisée, numérisée, segmentée, souffre encore de vouloir concurrencer…l’ORTF ! Ou plutôt l’image que la nostalgie a construite de l’ORTF. C’est ce que l’on pourrait appeler un "syndrome Lagarde et Michard" : le rêve évanoui d’une télé éducative et populaire, qui savait puiser dans le patrimoine pour inventer des fictions captivant la famille entière. Face aux mutations de la société, à la crise de l’éducation, aux transformations des récits de fiction, la fiction française a mystérieusement choisi de ne pas changer de cap, de conserver l’illusoire utopie d’une télévision éducative pour tous. Elle entérine donc une vision réactionnaire, se replongeant dans les délices du passé pour mieux conjurer le sort. La visée éducative n’est certes pas contestable en soi, c’est la recette qui semble dramatiquement éculée. Le spectateur un tant soit peu exigeant en est pour ses frais, c’est le cancre qui est content. Les écoliers de chaque génération savent bien en effet que les adaptations du Rouge et le Noir ou des Trois Mousquetaires servent surtout à se passer de la lecture des ouvrages au programme du cours de français.
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Il ne s’agit certes pas ici de rejeter en bloc toutes les fictions historiques françaises. Josée Dayan elle-même est capable du meilleur comme du pire, de son adaptation modernisée et stylisée des Liaisons dangereuses à l’hilarant accident industriel Milady, avec Arielle Dombasle. Mais il faut avouer que le conservatisme prime, que la réflexion historique est la grande absente de ces œuvres qui résonnent comme des pensums. Certains effets de toilettage "modernes" sont simplement effarants : voir Les Rois maudits lorgnant sur l’esthétique numérique de Harry Potter ou du Seigneur des anneaux ! Il ne semble pourtant pas impossible de faire du neuf avec de l’ancien : une jeune réalisatrice américaine a récemment loué le château de Versailles pour y tourner une fiction enlevée et irrévérencieuse autour de Marie-Antoinette, prouvant au passage que la crinoline n’est pas forcément synonyme d’ennui. Les Français, peuple révolutionnaire, seraient-ils effrayés à l’idée de bousculer le passé ?
Des exemples à suivre
Pourtant, l’Histoire peut – et doit – rester un souci légitime pour les scénaristes et les réalisateurs. Face à des productions lénifiantes, de courageuses expériences ont été tentées, permettant d’envisager le futur d’un genre exsangue. Un exemple, parmi d’autres : Le Grand Charles de Bernard Stora, qui s’intéresse à une histoire en creux, la traversée du désert du général de Gaulle entre 46 et 58. Ce téléfilm en deux parties, mélange de fiction et d’images d’archive, aborde la grande Histoire sous un angle mineur, refuse les morceaux de bravoure (la Libération, Mai 68), et se concentre sur des épisodes intimes. Il en résulte un portrait du grand homme assez éloigné de l’imagerie officielle, posant des questions inédites : comment filmer un homme qui pense, qui médite, qui attend son heure, réfléchissant au passé et inventant son avenir ? Malgré certaines scories (rythme un peu terne, concurrence de l’archive sur la fiction, du vrai De Gaulle sur son double), Le Grand Charles parvenait à proposer ce après quoi la télévision coure souvent : une leçon d’histoire synthétique mêlée à une intelligente tentative fictionnelle, où la liberté d’invention du créateur encourage une meilleure compréhension de notre passé.
Le Grand Charles a surtout brisé un tabou, celui de l’incarnation. Comment représenter à l’écran un corps que tous les Français ont encore en mémoire, une statue du Commandeur à laquelle aucun acteur n’osait se mesurer ? Le comédien Bernard Farcy, populaire (il était de la série des Taxi) mais pas superstar, s’est colleté au mythe, et en a tiré une interprétation nuancée, juste, loin de la tonitruante caricature attendue. Evénement considérable : la fiction française a en effet longtemps été incapable de donner un visage de fiction à l’histoire contemporaine. Les Anglo-Saxons n’ont jamais eu cette fausse pudeur, depuis Griffith et John Ford jusqu’à Oliver Stone (Nixon) et Stephen Frears (The Queen). Avec des œuvres comme Le Grand Charles ou, au cinéma, Le Promeneur du Champ de Mars de Robert Guédiguian (porté par un fascinant Michel Bouquet en Mitterrand), la France semble rattraper son retard. Les Français aiment l’Histoire, et ont besoin de la fiction pour s’y confronter, l’interroger, et non pas s’entendre raconter encore et toujours les mêmes rengaines, comme on récite son conte préféré à un enfant sage pour qu’il fasse de beaux rêves. Le récent succès d’Indigènes, la reconnaissance critique des téléfilms d’Alain Tasma (Nuit noire, Harkis), prouvent bien qu’il y a encore des pages d’histoire oubliées, des grands récits nationaux à amender. Et on en aura peut-être fini avec la légende napoléonienne ou la malédiction de Robert d’Artois. Alexandre Dumas a une telle influence sur la fiction française qu’on s’étonne que sa légendaire maxime ne soit pas plus souvent prise au pied de la lettre : "On peut violer l’Histoire, à condition de lui faire de beaux enfants." À bon entendeur…
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