L'ennemi intérieur dans les séries américaines
Années 1990. Privés des Russes comme vilains, les Américains cherchent de nouveaux ennemis. Leurs fictions également. C’est l’époque où l’on se passionne, aux USA et ailleurs, pour les histoires ufologiques de The X-Files. Fantastique oblige, l’ennemi non humain est de la partie et le serial de Chris Carter passera même difficilement l’an 2000 sur un plan qualitatif, s’échouant sur des histoires naïves de "super-soldats", de colonisation extra-terrestre. Mais l’intrigue nous offre déjà des ennemis cravatés, vraisemblablement détenteurs d’un passeport américain, comme l’homme à la cigarette et le well-manicured man. Pendant plusieurs saisons, la menace semble plus provenir d’un gouvernement de l’ombre bien terrien que d’ailleurs.
C’est la vérité qui est ailleurs. De quoi motiver Mulder dans sa quête, quand il n’est pas bridé par la sceptique Scully. Mais l’une des autres taglines de la série est "Trust no one", "Ne vous fiez à personne". Un appel à la suspicion paranoïaque, érigée en système défensif, en gilet pare-balles. Car si la vérité est ailleurs, la menace est à dans le territoire US. À cet égard, le fait que les deux héros soient policiers fédéraux, donc membre d’une agence intérieure, n’est pas anodin. Le mal qu’ils combattent, dans les plot-driven episodes comme parfois dans les stand-alone de la série (loners) est très souvent aussi américain qu’eux.
Entités étatiques
Si l’on ne doit croire personne, c’est que l’ennemi est pluriel. Et influent. C’est le sentiment que maints épisodes d’X-Files procurent. Même les sources de Mulder (Gorge profonde, Mr. X) sont à des années-lumière des whistleblowers médiatiques ; mystérieuses, parfois antipathiques, un pied chez les comploteurs... La série implique différents organismes d’État dans une conspiration aux ramifications élevées mais imprécises. Le portrait de Bill Clinton placé dans le bureau du directeur adjoint Skinner explique cela, la fiction préférant coller à la réalité de l’époque qu’opter pour une gouvernance imaginaire. Cependant, des pans entiers de l’État ferment les yeux ou mettent des bâtons dans les roues de Mulder.
Le début d’Alias propose au spectateur une trouvaille audacieuse, celle d’une fausse CIA. Le fameux SD-6, installé dans une banque californienne, membre de cette tentaculaire "Alliance" encore combattue dans la dernière saison. Même si ses membres ne sont probablement pas fonctionnarisés, l’Alliance a tout d’une survivance de la guerre froide. La série introduit aussi de l’opacité dans le camp des gentils et des obstacles intérieurs. L’agent Kendall d’abord, présenté dans la saison 1 comme assistant directeur du FBI, qui arrête Sydney Bristow et l’interroge sur Milo Rambaldi. Il est en fait membre d’une division fictive de la NSA spécialisée dans le paranormal, collectant tout objet lié à la prophétie Rambaldi : le DSR. Kendall n’est pas hostile à l’héroïne, ce qui n’est pas le cas de l'abject Lindsey, directeur du bien réel Conseil pour la sécurité nationale (NSC), dirigé jadis par Kissinger et dépendant directement du Président. Rencontré dans la saison 3, il gère un centre de rétention où l’on pratique la torture, s’apprêtant à y soumettre Sydney. Toute allusion à Guantanamo n’est sûrement pas fortuite, ce qui n’est point négligeable dans un feuilleton plutôt patriote. Néanmoins, personnage trop vil pour être honnête (et rester dans le camp US), Lindsey se compromet en chargeant Sloane d’éliminer la fille Bristow. La balle du sniper sera pour lui.
Bien que se déroulant en milieu carcéral, la première saison de Prison Break possède aussi sa théorie du complot ; engageant rien de moins que la vice-présidente des États-Unis et deux ripoux du Secret Service qui ne reculent devant rien, pas même le meurtre d’innocents. 24 Heures chrono évoque dans sa saison 2 le calcul commun du dirigeant de la NSA et de l’ex-femme du président Palmer censé destituer ce dernier. Au risque d'une menace nucléaire imminente sur Los Angeles. C’est enfin l’hôte de la Maison Blanche qui orchestre en personne à la menace intérieure dans la cinquième saison de 24, manipulant à son gré le département de la Sécurité intérieure.
Entités privées
La menace interne n’émane pas seulement des pouvoirs publics dans ces séries. Passons sur l’adaptation euro-nord-américaine Largo Winch, où règnent financiers troubles, espionnage industriel et tueurs à gages. Évoquons furtivement Le Caméléon et son "Centre" privé qui traque sans relâche Jarod. Arrêtons-nous sur les caractéristiques de la plupart des méchants d’Alias : ils sont free-lance ou travaillent pour une organisation criminelle (Alliance, Covenant), ne visent que le profit ou le pouvoir, déçus par les services officiels. Alex Krycek d’X-Files est de cette trempe. Les personnages de Nina Myers ou de Mandy dans 24 pareillement. Cette dernière travaille aussi bien pour les conjurés occidentaux de la deuxième saison qui lui ordonnent d’assassiner Palmer, que pour des terroristes orientaux dans la quatrième. Dans la saison 2, c’est Peter Kingsley, patron d’une entreprise anonyme, qui double la NSA et Sherry Palmer, permettant aux terroristes d’obtenir la bombe. Son but : déclencher une guerre au Moyen-Orient pour le pétrole. Et ce sont ses associés supposément européens qui chargent Mandy d’éliminer Palmer. Dans la quatrième saison, une société de vente d’armement militaire, McLennan-Forster, cherche à détruire toutes les preuves la liant à la menace terroriste et engagent des mercenaires pour supprimer Jack Bauer.
Le président Logan n’est pas l'unique cerveau de la conspiration dans la saison 5 et encore moins le sommet de la pyramide. Il y a son chef d’État-major Walt Cummings qui ignore que Logan est de la partie ; un ancien agent de la CIA, James Nathanson ; Christopher Henderson, le formateur de Bauer viré de la CTU… Et surtout le mystérieux Graem et quelques associés à lui. Vraisemblablement des hommes d’affaires, motivés exclusivement par leurs intérêts encore une fois pétroliers. Prison Break a son "Cartel", appuyant la vice-présidente dans ses desseins mais pensant surtout aux siens. Comme dans 24 où Logan semble s’en remettre et obéir à ses associés de l’ombre, ce Cartel fait preuve de peu de déférence à l’égard de la femme politique. Jusqu’au dernier épisode de la saison 1 où elle fait assassiner le président, prend sa place et toise une émissaire du Cartel. Dans les deux configurations, la verticalité s’atténue, le chef d’État et ses alliés discutant (presque) d’égal à égal.
Un ennemi aux motivations religieuses
Le 11 Septembre voit le fanatisme religieux s’ériger au rang de menace mondiale. Inconsciemment parfois, le divin se retrouve chez les ennemis intérieurs des séries US. Dans Alias par exemple, où l’obsession de Rambaldi chez Sloane, les sœurs Derevko ou d’autres tient de la démarche ésotérique et théosophique. L’islamisme radical tendance al-Qaeda est quant à lui abordé dans les saisons 2 et 4 de 24. Dans la deuxième, le groupe terroriste "Seconde Vague" laisse transparaître une aura religieuse plutôt nette, ne serait-ce qu’à travers le personnage de Marie Warner, Américaine convertie à Londres, devenue une tueuse froide. Il y est question de prière, on voit une mosquée, un imam désavouer les actions violentes. À l’inverse du groupe de Marwan dans la saison 4, au discours plus « laïc », anti-impérialiste et contre le droit d’ingérence, relayé par une famille turque d’apparence bien intégrée.
Avec Sleeper Cell, la foi est au centre de l'équation. Darwyn, agent du FBI, intègre une cellule dormante islamiste de L.A. Musulman soufi, il symbolise un islam totalement différent de celui préconisé par Farik, le chef terroriste. Prières, takbîr, mosquées, références aux conflits irakiens ou balkaniques composent la première saison de cette série Showtime bien documentée. Ici aussi, l’ennemi intérieur semble au-dessus de tout soupçon, mais pas par méconnaissance ou peur de vexer une communauté. Il s’agit de montrer la singularité d’un extrémisme religieux qui embrigade par-delà les différences ethniques, culturelles ou nationales.
De l’extérieur vers l’intérieur
"Donc, tu es un nationaliste, ou un raciste" conclue le Farik de Sleeper Cell face à un étudiant indonésien voulant faire le jihad à Jakarta. Pour le terroriste et ceux qui l’emploient, l’action doit être menée partout dans le monde. C’est pour cela que l’ennemi intérieur est transnational. C’est pour cela que les hommes de la cellule de Farik sont insoupçonnables, lui-même se faisant passer pour un juif pratiquant. On y trouve un ex-skinhead français converti, un Américain blond aux yeux bleus paumé et un Bosniaque dont la famille a été massacrée. L’intégrisme religieux y est avant toute chose une idéologie. Ironiquement d’ailleurs, l’ex-facho Christian qui a trouvé dans le jihadisme le moyen d’exprimer sa haine supervisera un deal avec des néonazis.
L’argent, les intérêts économiques des puissants sont aussi sans frontières, générant à chaque fois un nouvel ennemi intérieur, des convergences et des alliances inattendues. C’est ce qui explique l’attitude de Graem (24) ou du Cartel (Prison Break) à l’égard des politiques, fussent-ils haut placés. C’est ce qui renvoie aux nombreux comploteurs intérieurs de 24 favorisant une menace venue d’ailleurs sur le territoire US, pour l’or noir situé à l’étranger. C’est ce qui rend possible l’individualisme d’une Nina, d’une Mandy (24), la mégalomanie des méchants d’Alias ou le retournement de veste incessant d’un Krycek (X-Files), un jour avec des miliciens américains à la Timothy McVeigh, puis avec les tenanciers d’un obscur goulag sibérien.
C’est donc bien souvent parce que la menace est aussi extérieure qu’elle peut être intérieure. L’ennemi intérieur dans ces séries américaines est donc très souvent d’envergure internationale.
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Le numéro 17 de Générique(s) est en kiosques. En couverture, Lost et son personnage clef, livraison et éclairage scénaristique avec Damon Lindelof et Carlton Cuse, les deux showrunners de la série. En bonus : les interviews de Naveen Andrews (Sayid) et Jorge Garcia (Hugo). Pour l’été, la rédaction vous propose un zoom de près de 20 pages sur les X-Files de Chris Carter, et vous offre en prime un entretien avec le maître. Côté dossier : une radiographie conséquente du soap-opera. Egalement au programme de ce double numéro estival : les confessions de Tim Kring, créateur de Heroes qui revient sur l’échec de la saison 2 de sa série comic. Au rayon cahier critiques, Big Love (saison 2), Californication (saison 1), Engrenages (saison 2), mais aussi Meadowlands, Dirt, The L Word, The Office, My name is Earl, et les principales autres sorties de l’été. Enfin, côté Points de Vue : le générique de The L Word, un gros plan en forme de confrontation musicale au sommet entre David Bowie et Mick Jagger, les portraits de Gaïus Baltar (Battlestar Galactica) et Joséphine Karlsson (Engrenages), une séquence de [MI-5], un tour d’horizon de l’Italie et un Ma Série et moi par Emma de Caunes. La rédaction de Générique(s) vous donne rendez-vous pour une nouvelle saison à la mi-septembre.
Le début d’Alias propose au spectateur une trouvaille audacieuse, celle d’une fausse CIA. Le fameux SD-6, installé dans une banque californienne, membre de cette tentaculaire "Alliance" encore combattue dans la dernière saison. Même si ses membres ne sont probablement pas fonctionnarisés, l’Alliance a tout d’une survivance de la guerre froide. La série introduit aussi de l’opacité dans le camp des gentils et des obstacles intérieurs. L’agent Kendall d’abord, présenté dans la saison 1 comme assistant directeur du FBI, qui arrête Sydney Bristow et l’interroge sur Milo Rambaldi. Il est en fait membre d’une division fictive de la NSA spécialisée dans le paranormal, collectant tout objet lié à la prophétie Rambaldi : le DSR. Kendall n’est pas hostile à l’héroïne, ce qui n’est pas le cas de l'abject Lindsey, directeur du bien réel Conseil pour la sécurité nationale (NSC), dirigé jadis par Kissinger et dépendant directement du Président. Rencontré dans la saison 3, il gère un centre de rétention où l’on pratique la torture, s’apprêtant à y soumettre Sydney. Toute allusion à Guantanamo n’est sûrement pas fortuite, ce qui n’est point négligeable dans un feuilleton plutôt patriote. Néanmoins, personnage trop vil pour être honnête (et rester dans le camp US), Lindsey se compromet en chargeant Sloane d’éliminer la fille Bristow. La balle du sniper sera pour lui.
La menace interne n’émane pas seulement des pouvoirs publics dans ces séries. Passons sur l’adaptation euro-nord-américaine Largo Winch, où règnent financiers troubles, espionnage industriel et tueurs à gages. Évoquons furtivement Le Caméléon et son "Centre" privé qui traque sans relâche Jarod. Arrêtons-nous sur les caractéristiques de la plupart des méchants d’Alias : ils sont free-lance ou travaillent pour une organisation criminelle (Alliance, Covenant), ne visent que le profit ou le pouvoir, déçus par les services officiels. Alex Krycek d’X-Files est de cette trempe. Les personnages de Nina Myers ou de Mandy dans 24 pareillement. Cette dernière travaille aussi bien pour les conjurés occidentaux de la deuxième saison qui lui ordonnent d’assassiner Palmer, que pour des terroristes orientaux dans la quatrième. Dans la saison 2, c’est Peter Kingsley, patron d’une entreprise anonyme, qui double la NSA et Sherry Palmer, permettant aux terroristes d’obtenir la bombe. Son but : déclencher une guerre au Moyen-Orient pour le pétrole. Et ce sont ses associés supposément européens qui chargent Mandy d’éliminer Palmer. Dans la quatrième saison, une société de vente d’armement militaire, McLennan-Forster, cherche à détruire toutes les preuves la liant à la menace terroriste et engagent des mercenaires pour supprimer Jack Bauer.
Avec Sleeper Cell, la foi est au centre de l'équation. Darwyn, agent du FBI, intègre une cellule dormante islamiste de L.A. Musulman soufi, il symbolise un islam totalement différent de celui préconisé par Farik, le chef terroriste. Prières, takbîr, mosquées, références aux conflits irakiens ou balkaniques composent la première saison de cette série Showtime bien documentée. Ici aussi, l’ennemi intérieur semble au-dessus de tout soupçon, mais pas par méconnaissance ou peur de vexer une communauté. Il s’agit de montrer la singularité d’un extrémisme religieux qui embrigade par-delà les différences ethniques, culturelles ou nationales.
L’argent, les intérêts économiques des puissants sont aussi sans frontières, générant à chaque fois un nouvel ennemi intérieur, des convergences et des alliances inattendues. C’est ce qui explique l’attitude de Graem (24) ou du Cartel (Prison Break) à l’égard des politiques, fussent-ils haut placés. C’est ce qui renvoie aux nombreux comploteurs intérieurs de 24 favorisant une menace venue d’ailleurs sur le territoire US, pour l’or noir situé à l’étranger. C’est ce qui rend possible l’individualisme d’une Nina, d’une Mandy (24), la mégalomanie des méchants d’Alias ou le retournement de veste incessant d’un Krycek (X-Files), un jour avec des miliciens américains à la Timothy McVeigh, puis avec les tenanciers d’un obscur goulag sibérien.

