La dernière master class de John Truby vient d’être organisée à Paris, du 18 au 20 juin 2008. Une demi-journée était consacrée à sa conception des séries. Retour sur une méthode d’écriture scénaristique qui séduit de plus en plus d’auteurs…

Cette deuxième master class n’avait plus lieu, contrairement à celle du mois d’avril, dans le superbe hôtel de Massa (Paris XIVe), où est domiciliée depuis 1928 la Société des gens de lettres (SGDL) et qui accueillit un temps Synopsis, défunte revue française d’écriture scénaristique. C’est au centre universitaire Malesherbes (Paris XVIIe), annexe de l’université de Paris-Sorbonne, que le script doctor et professeur américain John Truby a cette fois-ci enseigné sa vision du scénario audiovisuel. Une demi-journée était dédiée aux séries télévisées, même si la fin du cours fut reportée au lendemain. Truby commença son cours cet après-midi en évoquant sa fameuse méthode en 22 points-clés de la structure, construite contre une méthode en trois actes qu’il considère comme inefficace. De même, il déplore l’utilisation hollywoodienne d’un unique fil du désir, à tel point que les gens de l’industrie, les producteurs et autres, en viendraient à croire "qu’il n’y a que ça qui existe".

Un scénario qui éduque

 

Truby a classifié les différents types d’histoires, de scénarios, en plusieurs figures géométriques : la forme méandre, concernant surtout les histoires mythiques, avec un seul héros, une narration lente et un seul adversaire ; la forme spirale, pour les policiers et thrillers, avec un seul héros découvrant des couches successives d’adversaires ou différentes couches chez un même adversaire ; ou encore la forme embranchements, lorsque plusieurs personnages cherchent à atteindre leurs objectifs simultanément, comme dans les films Syriana, Traffic, American Graffiti mais aussi la plupart des séries télévisées. Pour John Truby, les grands scénarios existent "lorsque dialogues et histoire sont conjoncturels". Cet après-midi, avant d’aborder la télévision, il s’appuyait sur plusieurs scènes du Parrain de Francis Ford Coppola, dont "les 30 premières pages traitent de l’histoire". Une seule phrase prononcée au début du film – "Je crois en l’Amérique" – permettrait de rattacher le film de Coppola au genre mythique. Pour Truby, un scénario réussi est un scénario capable "d’enchaîner plusieurs paramètres de l’histoire". Ce qui est le cas du Parrain, qui mélange habilement de grandes scènes, le mariage, la bataille et même une scène de suspense dans l’hôpital vide. "Hitchcock nous a appris qu’il y a suspense quand quelque chose peut arriver à tout instant" rappelle Truby. Sans oublier la scène du baptême du filleul de Michael Corleone, ce dernier en faisant un orphelin de père puisqu’il fait tuer le géniteur de l’enfant. Michael devient une deuxième fois parrain, dans une église, tout en étant connecté au même monde diabolique, celui de la mafia. Pour Truby, le scénario du Parrain est un scénario "qui éduque dans l’écriture", où l’argument moral est contrôlé jusqu’à la fin. À tel point que le public désire qu’un personnage maléfique comme Michael réussisse ce qu’il a à entreprendre. C’est donc un grand scénario.

Et les séries ?

John Truby a évidemment développé toute une réflexion et une méthode vis-à-vis des séries télé. D’autant qu’il y a selon lui une construction télévisuelle bien précise avec des techniques à suivre qui sont universelles. Truby distingue six passages pour déterminer la qualité d’une série entière, comme, entre autres, construire un espace communautaire naturel avec au moins quatre personnages (hôpital, commissariat…), créer un réseau de connexions profondes entre au moins quatre personnages ou bien encore tisser une structure narrative qui se fonde sur le fil du désir de chaque personnage. Le professeur américain distingue ensuite sept grandes étapes structurelles par lesquelles il faut passer : déterminer le genre de la série, sachant que certains, comme la série criminelle à un seul personnage, ont disparu ; s’interroger sur les faiblesses des protagonistes, sur les personnages secondaires… Le cheminement à suivre semble à chaque fois très précis, comme l’est visiblement le nombre d’étapes.

L’écriture scénaristique, une science dure ?

Pour le scénariste Marc Herpoux, qui est "un fan de la première heure" de John Truby, les séminaires du script doctor sont "une vraie boîte à outils pour les auteurs […] dans laquelle on vient piocher en fonction de ses besoins, de ses points forts ou de ses points faibles". Avec une industrie française qui, malgré plusieurs réussites, semble encore complexée par rapport à ce qui se fait en matière de séries outre-Atlantique, le succès de Truby chez nous se comprend. Il sait d’ailleurs être critique à l’égard de certaines fictions faites aux USA. Néanmoins, indépendamment du côté très mainstream de ses références relevé par un homme assistant à la master class (Truby ne semblait pas connaître Californication), on peut émettre quelques réserves. En effet, le caractère inamovible des étapes qu’il a su détecter dans l’évolution d’une histoire, l’aspect "organique" qu’il revendique pour sa méthode, ne donne-t-il pas, malgré tout, un profil de formule chimique incontestable à ses théories ? Dans un pays comme les États-Unis, on l’on peut suivre à la fac des cours pour être écrivain, romancier, enseigner le scénario quasiment comme une science dure n’a rien d’étonnant. Et il y a effectivement certaines règles à suivre. Cependant, n’y a-t-il pas d’autres moyens, d’autres méthodes, pour parvenir à ses fins, à savoir créer une bonne histoire ? Le débat reste ouvert…