Par Pierre Langlais

Même les héros ont un patron. Figures d’autorité, craintes ou moquées, personnages souvent en arrière-plan, les directeurs et directrices en tout genre incarnent le pouvoir et les institutions, la stabilité face aux exploits des héros.

Dans la hiérarchie fictionnelle, celle qui détermine par leur épaisseur, leur interprète ou leur temps à l’écran l’importance des héros, les patrons sont rarement en position dominante. Parce qu’il doit nous être familier, parce qu’il est un être à part, le héros de série est rarement un "boss". Pourtant présents partout, les patrons n’occupent que rarement les premières loges des séries. Contre-exemples de premier ordre, Steven Harper de Boston Public, Adama de Battlestar Galactica ou encore Jack Malone de FBI : portés disparus ne sont jamais seuls. Ils se fondent totalement dans une équipe, partage leur place de personnages principaux avec ceux qui sont sous leurs ordres. Quelle que soit l’entité qu’ils dirigent, les patrons restent quasi-systématiquement en arrière plan. Ils sont là et bien là, clairement identifiables, donnant leurs ordres selon un décorum quasi immuable. Ils ont leurs particularités mais ils répondent souvent à une image codée, à un fantasme du chef, à ses forces et à ses faiblesses.

Le lieutenant, le chef de service, le PD-G et le proviseur

À chaque genre son chef. Les chefs flics ou chefs espions sont sans doute les plus typiques et les plus nombreux de cette immense famille. Souvent confinés au commissariat (ou dans toute autre entité policière ou de renseignement, FBI, CIA, CTU, etc.), ils sont les plus haut gradés et, de ce fait, dirigent les opérations – en théorie du moins. De par leur immobilité, ils sont aussi souvent des canalisateurs, capable de taper sur les doigts des héros, des hommes de dialogue et de loi, de fins politiciens. Ainsi, le capitaine Dobey tente-t-il en permanence de remettre Starsky et Hutch dans le droit chemin. Le Dr. Goodman de Bones, qui pourrait être son jumeau, met en avant son sens de la droiture, tout comme le procureur Devalos de Medium. Les lieutenants Rodriguez et Swersky, de NYPD Blue et New York 911, n’échappent pas non plus à cette image ferme mais juste. Le taciturne lieutenant Castillo de Miami Vice sait, avec le minimum de blabla, se faire respecter, tout comme Bill Buchanan dans 24 ou Harry Pearce dans [MI-5]. Forces de l’ordre obligent, rares sont les boss flics ambigus tels l’arriviste lieutenante Maria Laguerta de Dexter, le terrifiant Arvin Sloane de Alias ou Dennis Ryland dans Les 4400, qui trahira ses collègues pour devenir le pire ennemi des revenants.

A l’hôpital aussi les patrons, souvent chefs de services, jouent les canalisateurs. Symbole de cette image, le Dr. Webber de Grey’s Anatomy et, surprise, le professeur Garnier de H, seul type raisonnable de tout l’établissement. Ces chefs en blanc sont aussi souvent chargés de veiller aux finances et à la vie de l’hôpital. Une raison de plus pour calmer les ardeurs de leurs médecins passionnés, le Dr. Cuddy devant subir les excentricités de son meilleur employé Gregory House et Romano devant s’opposer à Carter et au reste des Urgences. Petit chef aux penchants tyranniques, Romano se rapproche de Kelso, le patron du Sacré-Cœur de Scrubs qui, lui aussi, pense toujours, mine de rien, au bien de l’hôpital.

Souvent bien moins flatteuse est l’image des chefs d’entreprise, plus touchés que la moyenne par la satire et la comédie. Il n’existe sans doute pas plus détestables patrons que les frères Gracen de Profit, pourris jusqu’à la moelle par l’argent et vides de toute humanité. Que dire par ailleurs du répugnant Montgomery Burns, patron d’Homer Simpson, vieillard égoïste et sadique, milliardaire vautré sur son butin avec la ferme intention de mourir dessus, seul si possible. Personnage comique, Burns est suivi d’une brochette de compères de comédie, David Brent (et ses déclinaisons) dans The Office, le boss à tête de pioche de Dilbert ou Jean-Guy, le DRH de Caméra Café, tous plus incompétents et ridicules les uns que les autres, sûrs d’être les plus malins, les plus forts et les plus populaires quand toutes leurs équipes leur crachent dans le dos.

Les directeurs d’établissements scolaires viennent finalement se placer au milieu de tous ces patrons, parce qu’ils symbolisent un pouvoir souvent sujet à l’humour des élèves. Si Steven Harper de Boston Public, principal massif et intimidant, impose le respect, son adjoint, Scott Guber, plus dur, provoque régulièrement le rire dans ses excès. Jim Deloraine, le principal de Hartley cœurs à vif ou Green, celui de Dawson, sont de parfaites incarnations de l’image du directeur d’école. En revanche, Skinner, des Simpson, Belding, de Sauvés par le gong ou encore Angela Li de Daria sont perpétuellement tournés en dérision et, pour autant qu’ils font de leur mieux, ne sont pas toujours très doués…