Par Pierre Langlais

Nerveux, violents, les héros physiques, spécialistes du corps à corps et de la baston, ne sont pas toujours de simples brutes épaisses. De plus en plus complexes, ils servent une vision en pleine mutation de nos sociétés et de leur violence.

La télévision n’aime pas les héros violents. Elle aime préserver ses enfants. Dans une société où le cinéma s’est armé d’une législation complexe, souvent absurde, la télé n’a pas encore trouvé sa solution. Résultat, seuls les networks à péage et les heures nocturnes osent ouvrir leurs bras aux fictions dures, crues. L’univers des séries dans son ensemble demeure plutôt tendre, et les amateurs de castagne sont, fatalement, moins bien servis que les spécialistes de la bluette. Les années 70, avec leur cortège de flics et de cow-boys, avaient pourtant de quoi rééquilibrer ce rapport de force. Mais, à l’heure où le cinéma célébrait – dans la polémique – Dirty Harry, la télé n’a pas voulu faire le grand saut. Puis vinrent les années 80, dominées par Schwarzy et Stallone au cinéma, des cortèges de Mr. T et de Hulk Hogan, terriblement soft et jamais sérieux à la télé. Il aura fallu attendre les années 90 et, plus tard, le nouveau millénaire, pour que les séries brisent enfin leur coquille. Un XXIe siècle qui verra naître des fictions de plus en plus violentes mais, cette fois-ci, intelligentes et révélatrices d’une évolution de la société et de notre regard sur le quotidien. Une avancée "intellectuelle" qui ne doit pas voiler une des principales finalités des héros fort en poings : taper là où ça fait mal, pour nous faire du bien.

Prendre son pied (et l’envoyer où il faut)

Les héros violents le sont en effet souvent pour leur plaisir. Ils sont nombreux à faire la claque au sens propre comme au figuré, à dérouiller du méchant – ou de pauvres victimes – au gré de leurs humeurs. Certains d’entre eux le font simplement pour rire. La baffe a sa fonction clownesque, les bouffons cogneurs sont donc monnaie courante, dans les pures comédies d’abord. Nelson, le sale gosse des Simpson et son rire idiot en est une parfaite illustration. Les attaques de ce décervelé sont sans conséquences – ou presque – et sans autre but que de faire mal. Larry Kubiac, énorme mangeur de Parker Lewis ne perd jamais, aussi large qu’il est bête, certes moins violent, ne cognait sans doute pas non plus pour faire peur aux téléspectateurs – en fait pour sauver son quatre heures. Autre clown à peine plus sérieux, Hulk Hogan, éphémère agent secret adepte du coup de la corde à linge, ne teint pas plus d’une saison sur le ring. Simple coïncidence ou lien évident, c’est dans L’agence tous risques que le catcheur avait fait ses armes d’acteur télé. Une série qui abrita un des « bourrins » les plus attachants de l’histoire des séries : Mr. T, alias Barracuda.
À la même époque, c’est un héros en 2D bien plus impitoyable qui débarque sur les petits écrans et, comble du paradoxe, au Club Dorothée. Montagne de muscles ultra-violente, sans pitié, capable de faire imploser ses ennemis à coup de baffes, Ken le Survivant incarne encore aujourd’hui ce que les séries ont fait de plus dur. Déjà torturé, sombre, Ken présageait, malgré lui, l’arrivée des cogneurs contemporains. Ces derniers, tous nés ces dernières années, mêlent le plaisir de la cogne à une certaine face obscure. Titus Pullo, légionnaire taciturne et tueur impitoyable de Rome, n’en est par exemple pas moins un héros complexe, ami précieux et soldat dévoué. Vic Mackey, ripoux aux méthodes plus que douteuses de The Shield, Sawyer, bad boy au passé douloureux de Lost ou Spike, démon en quête de rédemption de Buffy sont eux aussi, malgré leurs blessures, des violents qui se définissent, en grande partie, par leur propension à se laisser aller.

De l’esthétique du coup de boule

Les rois de la baffe ne sont donc pas que des sauvages. Mieux, ils sont porteurs d’une esthétique propre aux séries d’action. Les acteurs qui les incarnent ne réalisent, il est vrai, non pas des combats, mais des chorégraphies. Rien de plus technique qu’un coup de coude réussi, un high-kick bien senti ou une balayette dans les règles de l’art. À cet égard, de véritables artistes du combat ont parsemé l’histoire des séries. À l’image de David Carradine, double héros de Kung fu puis Kung fu, la légende continue, ces héros maîtrise bien souvent les arts martiaux. Si on a vite oublié Ernie, le gamin surdoué du Chevalier lumière, on ne peut nier, en revanche, la souplesse de Sydney Bristow (Alias), de Buffy, de Reno Raines (Le Rebelle) ou de "Cord" Walker (Walker, Texas Ranger), tous les quatre de fameux castagneurs formés aux arts martiaux. Des héros qui sont aussi des ambassadeurs de luxe pour les séries d’action. La violence, la façon dont elle est filmée, la qualité des acteurs – et des cascadeurs – est en effet indispensable pour faire une bonne série. Elle participe même souvent au sens d’une œuvre.

À chaque message correspond souvent une violence et à chaque violence peut correspondre un message. Ainsi, les années 80 et le début des années 90 ont été fortement marquées par une "violence champagne", très jolie, parfaitement improbable, lourdement appuyée par des bruitages pas encore tout à fait au point. Pas de giclement d’hémoglobine, plutôt de bons vieux coups de poings qui assomment – pour plus de propreté. Barracuda, Hulk Hogan, Walker, le Rebelle ou même le kitchissime Hercule n’ont jamais de sang sur les mains. La fin des années 90 et les années 2000, au contraire, ont marqué l’avènement de héros qui finissent souvent couverts d’hémoglobine, bien souvent celle des autres. Jack Bauer, Vic Mackey ou les agents Boscorelli et Cruz de New York 911, qui sont parmi les plus charismatiques de ces personnages, renvoient, ce n’est pas un hasard, une certaine image des sociétés dans lesquelles ils évoluent. Ce sont des héros à la violence réaliste, dont les coups laissent des traces, chez leurs victimes comme sur eux. Surtout, leur violence, aussi primale soit-elle, n’est pas gratuite.

La fin justifie les moyens

Les "rois de la baffe", comme on les appelle ici, ne sont pas toujours de simples castagneurs, des bêtes de cirque à la gâchette facile. Nombreux sont ceux qui "doivent" frapper, qui y sont contraints. Pas question de faire de leur violence un geste de pure morale, mais, à des degrés différents, elle leur sert pour faire le bien. La plus discutable d’entre toutes est la plus extrême. Vic Mackey, pour autant qu’il travaille à saper les pires organisations criminelles de Los Angeles, est un hors la loi dont le zèle n’a d’égal que le manque de sens moral. Ken, dans un registre évidemment irréel, à l’image d’un Mad Max ou de n’importe quel héros post-apocalyptique, lutte pour le bien. Il est dur pour autant d’admirer objectivement sa technique de massacre de l’ennemi. Plus controversée est la méthode Bauer. En effet, elle répond à une urgence, celle du temps (visible) qui s’écoule. Mettre une balle dans un genou, torturer, voire tuer un suspect, il n’y a là rien de moral, rien de juste. C’est néanmoins le sort de millions de gens qui en dépend… d’où, comme nous le disions plus haut, une violence non plus purement gratuite, mais qui soulève un débat d’ordre politique – les séries devant de plus en plus être étiquetées "de gauche" ou "de droite".

Si Jack Bauer sait montrer – notamment à la fin de la troisième saison de 24 – qu’il peut souffrir un tantinet de la violence qu’il déploie, on ne peut nier qu’il y prend un certain plaisir. Or, pour d’autres héros, frapper n’est qu’une pure nécessitée, dont ils se passeraient bien. Le Clark Kent de Smallville, pourtant capable d’atomiser un ennemi d’une seule claque, rechigne ainsi à toute violence. Plus fort encore, Kwai Chang Caine, le héros de Kung Fu, spécialiste des arts martiaux, combattant redoutable, qui a choisi de devenir un apôtre de la non-violence. Il faut enfin, comme on avait ouvert ce paragraphe sur Vic Mackey, le refermer sur ses collègues flics ou agents secrets de New York 911 et [MI-5], capable des pires violences, même de tuer pour les seconds, mais qui seront poursuivit des années durant par leurs gestes, à l’image de Tom Quinn, héros des premières saisons de [MI-5], qui manquera de sombrer dans la folie.

Madame fait le service

Longtemps pré carré de ces messieurs, la castagne a progressivement trouvé ses icônes féminines. Difficile de faire d’Emma Peel ou des Drôles de dames des reines de la baston –même si le cinéma a su les mettre aux goûts du jour. En revanche, les séries américaines, dès les années 90, ont su donner du muscle à la gente féminine. Il y a d’abord eu la très ringarde Xena la Guerrière en 1995, pendant féminin d’Hercule, que sa virilité transformera – après Wonder Woman – en icône lesbienne. Plus physique encore, plus violente et plus drôle à la fois, c’est Buffy Summers, qui, deux ans plus tard libèrera la femme de son image proprette, en cassant du démon à grand coups de bottes. Une révolution qui entraînera la naissance de séries comme Alias, où des héroïnes super sexy dérouillent, tout en finesse, des méchants plus costauds les uns que les autres. Il en sera ainsi, par exemple, de la Française Léa Parker ou de Joy Arden, garde du corps de Largo Winch. Sans parvenir à les égaler en violence, les femmes auront même droit à leur Jack Bauer et à leur Vic Mackey à elles, les franchement viriles Maritza Cruz de New York 911 et Anna-Lucia Cortez de Lost – si proches dans leurs comportements et leurs physiques qu’elles pourraient être cousines.

En guise de poing final

Pour rire ou pour sauver le monde, pour assommer ou pour tuer, avec les poings ou les pieds, avec ou sans finesse, les héros violents ont su dépasser leur statut de simple faire-valoir au cerveau atrophié. Ils sont devenus les symboles de séries décomplexées, parfois polémiques, souvent bien plus que simplement impressionnantes. Ces hommes et aujourd’hui ces femmes incarnent aussi, et surtout, le pouvoir cathartique de la fiction, capable de faire d’un combat un spectacle plaisant. Leurs baffes ne doivent en effet pas faire oublier la réalité de la violence, dont peu de séries parviennent, à ce jour, à transcrire l’horreur.