Du talent brut à la légende
Né en 1961 à Westwood dans le New Jersey, il commence très tôt à se confronter au milieu, en étudiant d’abord à la Rutgers University puis au New York Theater, en donnant la réplique à Jessica Lange et Alec Baldwin dans la reprise de Un tramway nommé désir en 1992. De petits rôles non moins marquants lui confèrent une aura future de grand acteur, comme celui du tueur philosophe Virgil qui prend un plaisir malsain à cogner Alabama (Patricia Arquette) dans True Romance (Tony Scott, 1993). Cette interprétation, en particulier, caractérise son physique dur qui ne s’embarrasse pas de sensiblerie. Il ne faut pas le dire trop vite car on devine derrière chaque personnage qu’il incarne, une entité à fleur de peau, soupe au lait, qui peut sortir de ses gonds à tout moment et qui s’appuie sur une carrure épaisse et brutale qui légitime presque son caractère impulsif et tranchant. Car James Gandolfini déborde de tout un panel d’émotions qu’il fait passer avec succès à l’écran. Il semble susurrer derrière chaque regard sa volonté d’être perçu mais sans le dire, sans le quémander, sans exagérer. On voit tout en lui et pourtant son apparence de docker ne le limite pas à une brute épaisse. On aimerait le comprendre, le connaître, l’excuser car on le sent d’abord violent envers lui-même, au bord de la crise de nerfs à chaque instant. Son estomac est gonflé d’un ulcère qui se prépare, sa chute de cheveux semble être l’œuvre des soucis quotidiens, son regard de chien battu celui d’un homme qui se sent coupable d’être aussi cruel. James Gandolfini se pose des questions alors qu’il ne devrait pas et foncer tête haute car il est fait pour un grand rôle.
Un talent brut qui émerge
On en est certain, James Gandolfini a un talent énorme. La série Les Soprano ne fait que le confirmer, l’habiller, le faire exister. Mais très honnêtement, le public sentait que cet acteur allait faire parler de lui. C’est cette impression qui se dégage lorsqu’on le voit endosser parcimonieusement des petits rôles, comme en apparaissant en petit ami de Geena Davis dans Angie de Martha Coolidge (1994) ou aux côtés de Melanie Griffith dans le thriller Une étrangère parmi nous de Sydney Lunet (1993). On ne comprend pas qu’il ne soit pas la tête d’affiche. On regrette alors que les scènes où il apparaît soient si courtes. Sans faux semblants, ni excès de zèle, ces impressions existent et elles se sont vérifiées pour James Gandolfini. Les réalisateurs le perçoivent, il lui faudra un grand rôle à sa mesure mais lequel ? En attendant, on le fait jouer dans des registres qui exploitent son potentiel brut. Les réalisateurs recherchent sa valeur sûre dans ces petits rôles à répétition. Alors, James Gandolfini fait mouche à chaque passage. Il joue un voisin peu recommandable qui violente Maureen (Robin Wright-Penn) dans She’s so lovely (Nick Cassavetes, 1997) et à l’instar de True Romance, c’est une apparition dérangeante qui marque le spectateur tout au long de la séance. C’est cela que semble nous dire les réalisateurs à chacun de ses rôles : "Attention, talent brut à l’horizon." On le voit peu, dans de bons films et on ne l’oublie pas. James Gandolfini crée le manque et nous demande de patienter. En effet, il est presque prêt à endosser le rôle de Tony Soprano. Il est, pour l’instant, comme une casserole de lait chaud qui manque de déborder. Il bouillonne à mesure des apparitions et s’épaissit. On le sent prêt à devenir ce qu’il est dans Huit millimètres (Joel Shumacher, 1998). C’est ce que perçoit David Chase, créateur de la série Les Soprano. Le producteur voit en lui tout ce qu’il attend du rôle à venir. Le plus dur est fait, l’acteur a su tirer le meilleur de lui-même au fil des années, marquer la pellicule de son empreinte. Le talent émerge et la légende peut commencer.
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Un talent brut qui émerge