Monsieur fantastique
A 43 ans, Joseph Hill Whedon, dit Joss, comme beaucoup de ses compères scénaristes et créateurs de séries, collectionne encore les produits dérivés, les statuettes et les gadgets en tout genre tirés de ses séries, Buffy contre les vampires et Angel, désormais rangées sur les étagères de toutes les bonnes sériethèques, à la section « cultes mais incomprises ». Whedon, chevelure rousse négligée et gueule d’adolescent éternel, restera sans doute longtemps à la marge des « grands » du scénario sériel, les Steven Bochco, David Milch et autres David E. Kelley. La raison de cette exclusion ? Son goût immodéré pour le fantastique, le féerique, l’irréel, à une époque où le réalisme prime sur toute autre forme narrative. Sa foi en la série « de genre » est inébranlable. « Je ne suis pas un adulte, répète-t-il à ceux qui veulent l’entendre, je ne veux pas créer des séries responsables avec des avocats, je veux pénétrer les rêves des gens… »

Diplômé en 1987, Joss Whedon part s’installer à Los Angeles. Malgré les connections de sa famille, ses débuts à Hollywood sont catastrophiques. Ses scénarios, trop décalés, sont systématiquement rejetés. En 1989, il décroche son premier job en intégrant le pool de scénaristes de Roseanne, une série loin de ses goûts esthétiques, mais qui va comme un gant à sa formation « féministe ». Désormais reconnu par ses pairs, Whedon décroche quelques beaux contrats d’écriture, dont Toy Story, pour lequel il sera nominé aux Oscars, ou Speed, dont il écrira la majorité des dialogues avant d’être rayé du générique. Alien : Resurrection ou Titan A.E, écrits dans la seconde moitié des années 90, correspondent déjà plus à ses orientations. Cependant, dès ses premières années de scénariste, une seule idée le pourchasse : il veut donner vie à une icône sérielle, un personnage féminin cassant les codes sexistes du cinéma d’action, évoluant dans un monde « où les adolescents réaliseraient qu’il n’y a rien de plus sexy qu’une femme qui prend le contrôle des opérations. »

Joss Whedon devant le cinéma de Sunydale, la ville fictive de Buffy.
En 1992, il réussit à vendre un scénario mettant en scène une jeune fille « élue » pour protéger le monde d’une menace vampire. Buffy, the vampire slayer est sur les rails, métaphore de l’adolescence en véritable enfer – au sens propre comme au figuré – et film « féministe populaire » selon son auteur. La série B qui sortira sur les écrans sera pourtant bien loin de ses espérances. Ecartés du processus créatif, défait de sa propre histoire, Whedon voit Buffy se transformer en grosse comédie pour ados. Effondré, il se persuade que sa carrière est condamnée, qu’il réécrira des années encore les scénarios des autres, et finira dans l’ombre. Pourtant, cinq ans plus tard, fait unique, la Warner lui offre une seconde chance, et lui donne l’opportunité de faire de son film une série…

Whedon avec le casting de Buffy.
En 1999, fort de la popularité de Buffy, Whedon lance Angel, un spin-off qui connaîtra cinq saisons, avant de s’éteindre en 2004, un an seulement après l’arrêt définitif de Buffy, en 2003. Un an plus tôt, Whedon, boulimique, avait tenté de mettre sur pied un autre de ses projets, plus ambitieux encore, le « space-western » Firefly. Ce sera un échec, onze seulement des quatorze épisodes tournés étant diffusés. Pourtant, un an plus tard, les DVD de la série se vendant comme des petits pains, un projet de film, Serenity, sera mis sur pieds, qui sortira en 2005, accueillit plutôt chaleureusement par la critique, mais qui n’aura pas une vie en salle inoubliable.
Pas découragé par ce demi échec, Joss Whedon décroche quelques mois plus tard le scénario et la réalisatoin du dernier X-Men... avant d'abandonner le navire, faute de temps. Même chose début 2007 avec le projet Wonder Woman, pourtant a priori fait pour lui. Depuis cette date, Joss Whedon s’était mit en retrait du circuit hollywoodien. Il consacrait son temps entre la rédaction de scénarios de comics, son autre job, la réalisation – pour la série The Office – et même la comédie, apparaissant dans un épisode de Veronica Mars. Après son expérience désastreuse avec la Fox sur Firefly, il avait juré qu’on ne l’y reprendrait plus. Pourtant, en novembre dernier, il a fait son retour dans le paysage sériel en annonçant un nouveau projet, Dollhouse, avec pour tête d’affiche Eliza Dushku – le tout produit, se défend-t-il, par des gens bien plus « intelligents et encourageants » que ceux qui travaillèrent sur Firefly. Scénario futuriste, héroïne féminine (Duskhu interprétait Faith dans Buffy et s’est entre temps illustrée dans Tru Calling), les ingrédients d’une bonne série made in Whedon semblent rassemblés. De nouveau sur les rails, il vient même d’annoncer un projet de film, Goners, qui devrait sortir sur les écrans en 2009. De quoi prouver, si nécessaire, que Buffy n’était pas un unique coup de maître.
Pierre Langlais
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