04/04/1956

La jurisprudence Kelley

Par Pierre Langlais

Scénariste et producteur, le créateur d’"Ally McBeal", "The Practice", "Chicago Hope" et bien d’autres séries majeures des années 90 est un travailleur de l’ombre qui sait magnifier ses victoires et effacer ses échecs.

David E. Kelley, 50 ans, est un des hommes les plus influents, les plus puissants de la télévision des années 90. A l’image de ses pères Stephen J. Cannell (Rick Hunter, L’Agence tous risque, 21 Jump Street, Profit) et Steven Bochco (Hill Street Blues, L.A Law, NYPD Blue), il a su imposer son style, ses choix, son regard unique et accumuler les projets jusqu’à truster les récompenses et focaliser toutes les attentions sur son travail. Multipliant les casquettes, écrivant la plupart de ses créations, les produisant, ne les quittant – presque – jamais des yeux, il s’est construit un véritable empire à l’échelle des séries, le plus puissant et le plus prolifique de ces quinze dernières années.

La route qui a menée David E. Kelley jusqu’aux studios hollywoodien reflète à elle seule l’ambition et le caractère à part du personnage. Ce fils d’entraîneur de hockey universitaire du Maine (Nord-est des Etats-Unis) se destinait, loin des affres d’Hollywood, à une carrière d’avocat. Comme il le reconnaît lui-même systématiquement quand la question lui est posée, "je n’ai jamais pensé, pas même lors de mes études universitaires, que je finirai par écrire des séries. Je suppose que j’avais une foule de personnages endormis dans un coin de ma tête, mais il ne me serait jamais venu à l’esprit de leur donner vie en prime time." Diplômé de la faculté de Princeton puis de l’école de droit de l’Université de Boston, il devient en 1983 associé dans un cabinet d’avocats de la ville, Fine & Ambrogne, traite de petits délits et de litiges financiers. Les choses en seraient restées là si Kelley, pendant les trop longues heures d’attente qui séparent deux procès, ne s’était mis à griffonner quelques idées de scénarios sur ses calepins.

Formé à l'école Bochco

En 1987, un de ses textes, From the Hip, trouve preneur, et fait une carrière médiocre sur grand écran, dans un film qu’on ne verra jamais de ce côté-ci de l’Atlantique. Peu importe pour Kelley, ce sera le début de sa nouvelle carrière. En effet, Steven Bochco, alors à la recherche d’un nouveau consultant juridique sur sa série L.A Law, tombe sur From the Hip, déjà un scénario sur un jeune avocat ambitieux, et demande à rencontrer Kelley. Il l’embauche immédiatement, non pas en tant que simple conseiller, mais comme scénariste associé. Conforté dans sa nouvelle vie, Kelley abandonne sa robe d’avocat deux ans plus tard, et, quittant pour un temps le ciel brumeux de Boston, pose ses valises à Los Angeles. Rapidement, il va devenir le bras droit de Bochco, et, quand celui-ci quitte la série à la fin de sa troisième saison, il prend le titre de producteur exécutif. La collaboration des deux hommes ne s’arrêtera pas là pour autant. En 1989, ils lancent ensemble Doogie Howser, M.D, mieux connu sous le titre Dr. Doogie en France, la première création de David. E . Kelley, qui durera trios saisons, jusqu’en 1992.

La même année, Kelley se jette dans le grand bain et produit sa première création en solo, High Secret City : La ville du grand secret (Picket Fences dans le texte) sur CBS, une série complexe aux personnages excentriques, abordant des questions éthiques comme l’euthanasie et le clonage, acclamée par la critique mais assez peu suivie par les téléspectateurs (sans doute surpris par l’inventivité de l’histoire et son ton décalé), et qui du fait survivra quatre saisons avant de disparaître en 1995. Parallèlement, alors qu’il travaille à l’écriture et à la production de Picket Fences, il lance une série médicale, Chicago Hope. Fan de la référence en la matière St-Elsewhere, il déléguera néanmoins rapidement sa conduite à une équipe de scénaristes, avant que la série, en trop forte concurrence avec l’ouragan Urgences, ne s’éteigne à son tour en 2000.

Mélange des tons

Encouragé par les éloges mais toujours à la recherche d’un succès d’audience majeur, il lance de front en 1997 deux nouvelles séries, cette fois ci directement influencées par sa vie passée d’avocat, et qui feront de lui une célébrité en même temps qu’elles lui ouvriront grandes les portes des télévisions étrangères : Ally McBeal et The Practice, prenant toutes les deux pour décors des cabinets d’avocats de Boston, mais stylistiquement et thématiquement opposées. Pendant que la première porte un regard comique, décalé, sur des questions éthiques, penchant systématiquement vers la comédie sentimentale, la seconde, qui dépeint la vie d’un cabinet spécialisé en droit criminel, opte pour un ton dramatique, plus sombre, sur des questions plus sérieuses. Les deux feront un carton, et, fait historique, offriront à Kelley un double Emmy en 1999, pour la Meilleure comédie et le Meilleur drame.