27/06/1966

Les réalités improbables

Par Pierre Langlais

Producteur, réalisateur, scénariste, le créateur de "Felicity", "Alias" et "Lost" s’est imposé ces dernières années comme la nouvelle coqueluche d’Hollywood. Ses intrigues à tiroirs et la qualité de ses castings ont fait de ses séries des succès critiques. Pourtant, côté audience, les histoires d’Abrams finissent mal, en général…

Jeffrey Jacob Abrams est un gosse. Un gamin de quarante ans qui aime balader ses jouets dorés, les jeter dans des histoires impossibles, les ressusciter dix fois pour mieux les replonger dans de nouvelles aventures. Un type caché derrière ses lunettes d’intello tendance, incarnation branchée mais élégamment discrète du cinéphile, naturellement doué, capable de faire de ses fantasmes d’enfant des bombes télévisuelles. J.J. est presque une marque à lui tout seul, un concept, une signature qu’Hollywood s’arrache, jalouse de son succès télévisuel. Il faut dire qu’il ne lui aura fallu que deux séries, Alias et Lost, pour s’offrir la veste du plus populaire créateur de séries des années 2000.

J.J. Abrams ne vient pas de loin. Pour autant qu’il soit né à New York, tout se colore, chez ce fils de producteur télé, d’un reflet hollywoodien, d’un goût immodéré pour les studios, les artifices, la création made in America. Abrams a tout juste vingt-quatre ans quand il laisse tomber ses études et se lance en 1990 dans « le milieu », en tant que scénariste de cinéma. A peine a-t-il auparavant bidouillé quelques films amateurs, où il réalisait lui-même les effets spéciaux, sa passion. Seize ans plus tard, dont la moitié sur le petit écran, il est parvenu à imposer sa patte. Paradoxalement, le cinéma, qui ne lui a jamais fait de cadeaux, tente d’en faire un nouveau nabab. Rien n’y fait – pour l’instant – J.J. Abrams est un homme de télé, un créateur dont l’écriture s’adapte à merveille au format sériel.

Réalisme et simplicité

C’est un mélange simplissime qui a fait le succès d’Alias et de Lost. Abrams sait comme personne peindre des personnages simples, des girls et des boys next door, filmer leur vie quotidienne, leurs amis et leurs amours, puis les jeter dans l’improbable, la fiction la plus pure, l’aventure ou le surnaturel. C’est de l’affrontement de ces deux univers, réalisme et fiction, que naît le style Abrams.

C’est le réalisme qui est apparu le premier, en 1998, avec la série Felicity, une romance estudiantine restée dans l’ombre de Dawson pendant quatre saisons, mais qui déjà, sous ses faux airs de soap, cachait une réflexion sur le bouleversement du quotidien. Conflit enfants-parents, amours impossibles, héros sexy, les bases de ce qui fera le succès d’Alias apparaissent alors déjà en pointillés. Alias reposait d’ailleurs entièrement, à son lancement en 2001, sur la destruction d’une vie bien confortable. Sydney Bristow (Jennifer Garner), avant de devenir agent, est une étudiante tout à fait comparable à Felicity, solidement engagée avec son fiancé. C’est un double bouleversement, basculement de sa vie professionnelle (entrée au SD-6, une soi-disant branche secrète de la CIA) et personnelle (assassinat de son fiancé par ledit SD-6) qui lance la série. La part de réalisme y restera d’ailleurs majeure pendant les deux premières saisons au moins. Le foyer de Sydney, sa vie avec ses meilleurs amis Will et Francie, offriront un équilibre à la série avant qu’elle ne sombre définitivement dans ses délires fantastiques. Dans Lost enfin, créée en 2004, ce sont les flashbacks, respirations dans la vie de l’île et double clef de l’intrigue et de l’appréhension de la personnalité des rescapés qui assurent la part de quotidien, de réalisme.

Fantasmes & révélations

De l’autre côté du miroir se tient la fiction la plus pure, l’action, le charme. C’est là qu’il faut chercher l’explication la plus sûre du succès d’Alias et de Lost. Avec la première, Abrams est parvenu à relooker la série d’action, à croiser l’efficacité de Mission : Impossible et le sex appeal, le charme des « pulp fictions. » Il a surtout eut la brillante idée de remettre aux goûts du jour les superhéroïnes, faisant de Sydney Bristow un nouveau fantasme de figure féminine parfaite ou presque, une machine de guerre au grand cœur, avec une plastique de rêve et une tête bien pleine. À cette petite révolution, Abrams a ajouté un goût immodéré pour les invraisemblances. Traversées de l’Atlantique en une heure, chutes de dix étages sans conséquences, maîtrise de trente-six langues sans études, Alias est un magnifique condensé d’impossibilités, qui, et c’est là la force de la série sur ses premières saisons, s’imbriquent parfaitement avec la vie « normale » de Sydney Bristow. C’est un fantasme ultime qu’Abrams mettait alors en scène avec brio, celui de nous plonger depuis notre canapé dans des aventures incroyables, parvenant à nous faire nous identifier à une superhéroïne. Un principe adapté trois ans plus tard dans Lost. Les rescapés, ce pourrait être nous. Leurs vies ne sont pas si différentes des nôtres. Pour peu qu’on soit Américain, leurs valeurs aussi nous sont familières. Famille, patrie, guerre, peur de l’autre et du terrorisme, les piliers de l’Amérique du nouveau millénaire trouvent tous écho dans ces deux séries.

En bon producteur, J.J. Abrams a aussi su prouver qu’il savait choisir ses acteurs. Montées avec – presque – que des inconnus, ses trois séries les plus marquantes, Felicity, Alias et Lost, ont toutes accouché de stars. Certes, la carrière de Keri Russel, la sensible interprète de Felicity, n’a jamais franchement explosée. Mais aussi bien Scott Speedman (vu au cinéma dans le remarquable Ma vie sans moi de l’Espagnole Isabel Coixet puis dans la série des Underworld) que Scott Foley (nouveau héros de The Unit) ont su tirer profit de la série. La plus belle découverte d’Abrams reste incontestablement Jennifer Garner. Passée par Felicity, où elle tenait un rôle secondaire, elle est devenue, en incarnant Sydney Bristow dans Alias, une des actrices les plus populaires d’Hollywood. Une autre de ses femmes fatales semble aujourd’hui suivre la même voix : Evangeline Lilly. Une Canadienne repérée sur casting et déjà propulsée, grâce à son rôle de Kate Austen dans Lost, au rang de sex symbol.

Échecs cinématographiques

Pour compléter ses castings, Abrams, à l’image d’un David E. Kelley, aime faire appel à des « amis », des collaborateurs de confiance. Ainsi, l’acteur Greg Grunberg, copain d’enfance, est-il présent au générique de Felicity et d’Alias, se fait dévorer par le « monstre » dès le pilote de Lost, et apparaît brièvement dans Mission: Impossible 3, la première réalisation pour le grand écran d’Abrams, qui y offre au passage un rôle à Keri Russel, l’héroïne de Felicity. Mais c’est de l’autre côté de la caméra qu’Abrams est le plus fidèle. La quasi-totalité de l’équipe qui a travaillée sur M: I 3 vient d’Alias, des scénaristes aux cadreurs sans oublier bien entendu Michael Giacchino, son compositeur attitré, présent depuis Felicity. Ils seront tous de la prochaine aventure cinématographique de J.J. Abrams, une autre adaptation de série pour le grand écran : Star Trek XI, qui devrait sortir en 2008.

Peut-être cet important projet rachètera-t-il en partie la carrière chaotique d’Abrams au cinéma. Ses œuvres en tant que scénaristes reflètent en effet assez peu la qualité de ses séries. Forever Young avec Mel Gibson (1993), Pêche Party avec Danny Glover (1997), Une virée en enfer avec Paul Walker (2002) ou, pire, l’accablant Armageddon (1998), ne resteront pas comme des chefs-d’œuvre d’écriture. Seul À propos d’Henry, second scénario d’Abrams en 1991, réalisé par Mike Nichols (Le Lauréat), a connu un succès critique modéré. Le pire échec de J.J. Abrams reste néanmoins M: I 3, pâle adaptation sur grand écran d’un épisode d’Alias, descendu par la critique et boudé par les spectateurs.

Audiences en baisse

L’échec de cette première tentative de réalisation cinéma est révélateur d’une grande faiblesse qui semble plomber, sur la longueur, les séries de J.J. Abrams : spécialiste des intrigues à tiroir, maître du twist, il a besoin d’espace pour développer ses histoires. Sa capacité à créer le suspens, à rendre dépendant (Alias et surtout Lost restent des modèles du genre), si elle s’adapte à merveille au format de la série, souffre de sa propre efficacité. Alias, Lost et même Felicity ont systématiquement vu leurs audiences baisser avec le temps. Prévue pour deux ou trois saisons, ces séries, populaires ont été prolongées contre le cours de leurs scénarios. Ainsi Alias a progressivement sombré dans le paranormal avec la prophétie Rambaldi, abandonnant une à une ses intrigues intimes, perdant les téléspectateurs dans des retournements de situations de plus en plus improbables. Un symptôme qui semble déjà frapper Lost qui, après une première saison trépidante, à levé le pied et multiplié les épisodes transitoires.

Tout ce que touche Abrams ne transforme donc pas en or. Certains de ses projets les plus récents se sont d’ailleurs rapidement éteints : The Catch, en 2005, n’a pas passé le test du pilote. Six Degrees, l’an passé, n’aura duré qu’une dizaine d’épisodes. Seul What about Brian, comédie sentimentale produite depuis près de deux saisons par Bad Robot, la boite de production d’Abrams, semble tenir la distance. Aux dernières nouvelles, J.J. Abrams travaillerait, outre Star Trek, sur une série médicale pour HBO, qui traiterait du cancer du point de vue des patients. Un sujet qui sort de ses sentiers habituels et qu’il devrait produire, voire réaliser.