Le 23/06/1964

Fils et petit-fils de scénariste, fan de comics, Joss Whedon se sert du fantastique, vampires ou fresque spatiale, pour sonder l'âme humaine.

A 43 ans, Joseph Hill Whedon, dit Joss, comme beaucoup de ses compères scénaristes et créateurs de séries, collectionne encore les produits dérivés, les statuettes et les gadgets en tout genre tirés de ses séries, Buffy contre les vampires et Angel, désormais rangées sur les étagères de toutes les bonnes sériethèques, à la section « cultes mais incomprises ». Whedon, chevelure rousse négligée et gueule d’adolescent éternel, restera sans doute longtemps à la marge des « grands » du scénario sériel, les Steven Bochco, David Milch et autres David E. Kelley. La raison de cette exclusion ? Son goût immodéré pour le fantastique, le féerique, l’irréel, à une époque où le réalisme prime sur toute autre forme narrative. Sa foi en la série « de genre » est inébranlable. « Je ne suis pas un adulte, répète-t-il à ceux qui veulent l’entendre, je ne veux pas créer des séries responsables avec des avocats, je veux pénétrer les rêves des gens… »
Fils et petit-fils de scénariste, frère de Zack Whedon, assistant de David Milch sur Deadwood et John From Cincinnati, Joss Whedon a longtemps travaillé dans l’ombre avant de connaître le succès. Elevé entre l’Angleterre et New York, fasciné par sa mère, écrivaine à ses heures perdues, il passe ses années de facs à squatter les salles obscures. « Je pouvais visionner trois classiques de suite, rentrer chez moi à deux heures du matin, puis passer le reste de la nuit à regarder HBO », se souvient-il. Etudiant en cinéma de l’université de la Wesleyan University, dans le Connecticut, Whedon occupe aussi ses années d’apprentissage à jouer les auditeurs libres en « women’s studies », une matière inconnue des établissements hexagonaux qui s’intéresse à tout ce qui touche les œuvres artistiques et politiques féminines – ce qui ne sera pas sans conséquences sur sa carrière. C’est lors de ces études « croisées » qu’il fait un constat simplissime qui dirigera ses futurs scénarios : la pop culture, la science-fiction ou l’horreur n’implique pas que du pur spectacle. Elle permet aussi de faire passer des idées contestataires, fortes, dans des programmes grand public.

Diplômé en 1987, Joss Whedon part s’installer à Los Angeles. Malgré les connections de sa famille, ses débuts à Hollywood sont catastrophiques. Ses scénarios, trop décalés, sont systématiquement rejetés. En 1989, il décroche son premier job en intégrant le pool de scénaristes de Roseanne, une série loin de ses goûts esthétiques, mais qui va comme un gant à sa formation « féministe ». Désormais reconnu par ses pairs, Whedon décroche quelques beaux contrats d’écriture, dont Toy Story, pour lequel il sera nominé aux Oscars, ou Speed, dont il écrira la majorité des dialogues avant d’être rayé du générique. Alien : Resurrection ou Titan A.E, écrits dans la seconde moitié des années 90, correspondent déjà plus à ses orientations. Cependant, dès ses premières années de scénariste, une seule idée le pourchasse : il veut donner vie à une icône sérielle, un personnage féminin cassant les codes sexistes du cinéma d’action, évoluant dans un monde « où les adolescents réaliseraient qu’il n’y a rien de plus sexy qu’une femme qui prend le contrôle des opérations. »

Joss Whedon devant le cinéma de Sunydale, la ville fictive de Buffy.

En 1992, il réussit à vendre un scénario mettant en scène une jeune fille « élue » pour protéger le monde d’une menace vampire. Buffy, the vampire slayer est sur les rails, métaphore de l’adolescence en véritable enfer – au sens propre comme au figuré – et film « féministe populaire » selon son auteur. La série B qui sortira sur les écrans sera pourtant bien loin de ses espérances. Ecartés du processus créatif, défait de sa propre histoire, Whedon voit Buffy se transformer en grosse comédie pour ados. Effondré, il se persuade que sa carrière est condamnée, qu’il réécrira des années encore les scénarios des autres, et finira dans l’ombre. Pourtant, cinq ans plus tard, fait unique, la Warner lui offre une seconde chance, et lui donne l’opportunité de faire de son film une série…
Buffy, qui connaîtra un immense succès, survivant sept saisons sur WB puis UPN, ne sera pourtant jamais récompensée aux Golden Globe, et seul ses maquilleurs auront droit à un Emmy. Peu importe, Whedon peut y développer ses thèmes favoris, à commencer par le féminisme. Outre sa mère, qui a guidé son inspiration dès ses travaux pour Roseanne, Whedon insiste sur l’influence d’une autre figure féminine, Kitty Pride, X-Man (X-Woman, en l’occurrence) adolescente qui, comme Buffy, « réalise qu’elle possède un grand pouvoir, et doit apprendre à vivre avec. » Autre thème cher à Whedon, l’homosexualité, qu’il développera principalement à travers le personnage de Willow Rosenberg, sorcière très amoureuse, à des années lumières de la caricature lesbienne. Au-delà, c’est tout un univers esthétique et narratif qu’il créé avec Buffy, rapidement nommé par ses fans le Buffyverse, riche d’un vocabulaire à part entière, bourré de références à la pop culture, « Scully » ou « Kaiser Soze » devenant des verbes – un livre, Slayer Slang, a d’ailleurs été publié, revenant sur la grammaire et le vocabulaire du programme.

Pour certains observateurs, l’impact des Buffy sur l’univers des séries ira bien au-delà de son originalité narrative : c’est elle qui aurait lancée le concept des saisons fermées sur elles-mêmes, avec une fin anticipant une possible annulation, idée reprise par Heroes, notamment. C’est aussi elle qui aurait popularisé la mode consistant à tuer les personnages préférés des téléspectateurs, Doyle, Wesley, Tara et Anya y passant avant que Lost ne se débarrasse à son tour de quelques-unes de ses belles gueules. C’est enfin elle qui aurait ouverte la première un « club » musical, le Bronze, où les figures du rock indé américain viennent se produire « live », avant le P3 de Charmed ou le Bait Shop de Newport Beach… Surtout, Buffy sera la première d’une nouvelle génération d’héroïnes, allant de Veronica Mars à Sydney Bristow, jeunes femmes fortes, indépendantes et sexy.

Whedon avec le casting de Buffy.

En 1999, fort de la popularité de Buffy, Whedon lance Angel, un spin-off qui connaîtra cinq saisons, avant de s’éteindre en 2004, un an seulement après l’arrêt définitif de Buffy, en 2003. Un an plus tôt, Whedon, boulimique, avait tenté de mettre sur pied un autre de ses projets, plus ambitieux encore, le « space-western » Firefly. Ce sera un échec, onze seulement des quatorze épisodes tournés étant diffusés. Pourtant, un an plus tard, les DVD de la série se vendant comme des petits pains, un projet de film, Serenity, sera mis sur pieds, qui sortira en 2005, accueillit plutôt chaleureusement par la critique, mais qui n’aura pas une vie en salle inoubliable.
Pas découragé par ce demi échec, Joss Whedon décroche quelques mois plus tard le scénario et la réalisatoin du dernier X-Men... avant d'abandonner le navire, faute de temps. Même chose début 2007 avec le projet Wonder Woman, pourtant a priori fait pour lui. Depuis cette date, Joss Whedon s’était mit en retrait du circuit hollywoodien. Il consacrait son temps entre la rédaction de scénarios de comics, son autre job, la réalisation – pour la série The Office – et même la comédie, apparaissant dans un épisode de Veronica Mars. Après son expérience désastreuse avec la Fox sur Firefly, il avait juré qu’on ne l’y reprendrait plus. Pourtant, en novembre dernier, il a fait son retour dans le paysage sériel en annonçant un nouveau projet, Dollhouse, avec pour tête d’affiche Eliza Dushku – le tout produit, se défend-t-il, par des gens bien plus « intelligents et encourageants » que ceux qui travaillèrent sur Firefly. Scénario futuriste, héroïne féminine (Duskhu interprétait Faith dans Buffy et s’est entre temps illustrée dans Tru Calling), les ingrédients d’une bonne série made in Whedon semblent rassemblés. De nouveau sur les rails, il vient même d’annoncer un projet de film, Goners, qui devrait sortir sur les écrans en 2009. De quoi prouver, si nécessaire, que Buffy n’était pas un unique coup de maître.