22/01/1941

Rouge polar, rouge politique

Productrice de "P.J." et "Plus belle la vie", Michelle Podroznik défend bec et ongles ses fictions. Son origine sociale ou son passé de militante expliquent peut-être cette détermination à fustiger les attaques contre les séries françaises. Portrait pour les dix ans de "P.J." de celle qu’on surnommait à l’ORTF la "Comtesse rouge".

Février 2007. Dans la partie désaffectée d’un hôpital psychiatrique francilien se tourne une scène de l’épisode 132 de P.J. Une scène censée se dérouler, magie de la fiction, dans une salle de classe. Un peu plus tard, pour les besoins du filmage, l’équipe est amenée à changer de lieu, déménageant pour une autre commune de banlieue. C’est à ce moment-là que Michelle Podroznik, productrice de la série depuis les débuts, rejoint des techniciens et comédiens qu’elle connaît pour certains depuis une décennie. Preuve du caractère familial pris par la fiction de France 2 au fil des années. C’est que Michelle Podroznik n’a pas hésité à porter le projet P.J., elle qui a amené le "polardeux" Frédéric Krivine, avec qui elle a défendu l’idée d’un atelier d’écriture à la française, à être auteur sur la série pendant un temps. Aujourd'hui, elle est présidente de Telfrance, le plus vieux groupe audiovisuel indépendant de l’Hexagone, qui compte plusieurs filiales. Aucun dédain à l’égard de la télé chez elle. Bien au contraire. "En France, je pense être la seule dans la production télé qui ne veut pas faire du cinéma. Il y a un tel snobisme dans ce pays qu’on ne rêve que de 7e Art et de tapis rouge cannois." À un point tel qu’au début de l’atelier d’écriture de P.J., les jeunes auteurs ne juraient que par les 90 minutes de cinéma. Il a fallu que Podroznik et Krivine tapent du poing sur la table pour leur faire écrire des 52 minutes.

Une origine modeste, un engagement à gauche

Cet amour du petit écran est d’autant plus présent chez cette femme qu’elle a été scripte de 1960 à 1991 à la Radiodiffusion-télévision française (RTF), devenue l’ORTF en 1964, puis à la Société française de production (SFP), née en 1975 de l’éclatement de l’ORTF. Bachelière en 1959, la jeune Michelle Podroznik, qui voulait à la base devenir diplomate, se retrouve à préparer pendant un an au lycée Voltaire le concours de l'Institut des hautes études de cinéma (Idhec), l'ancêtre de la Fémis. Elle y a comme condisciples Michel Lang et Guy Séligmann, futurs réalisateurs. Recalée à l'oral, elle entre comme stagiaire à la RTF à 19 ans et devient rapidement scripte sur Vidocq, avant d'être embauchée en 1962 et de travailler pour des émissions télé. À l'ORTF, elle continue son métier mais pour des metteurs en scène de fictions, comme Claude Barma. De 1991 à 1994, elle s'initie aux métiers de la production et travaille comme adjointe, toujours à la SFP, de Marie-Françoise Mascaro. Licenciée en 1994, l'ère Telfrance commence pour Podroznik. D'abord directrice de la création, elle élabore ce qui devient bientôt P.J. Elle entrera en 1999 au directoire du groupe... En fait, son existence est une ascension réussie sous le signe de la télé. C'est que Michelle Podroznik, fille d'un fourreur polonais qui a connu le ghetto de Varsovie, n’a pas vu le jour dans un foyer pour qui la culture audiovisuelle n’allait bientôt rimer qu’avec Nouvelle Vague, art et essai et quartier latin. Sans vouloir justifier son échec au concours de l'Idhec, qu'elle avait préparé surtout après sa rencontre avec le jeune Yves Boisset, Podroznik tient à insister sur l'importance qu'a eue l'invention du tube cathodique dans sa vie.

"Bien qu’ayant épousé un aristocrate (ndlr : le comte Jean-Dominique de la Rochefoucauld, réalisateur et ancien scénariste de Rossellini pour ses œuvres télé), je suis issue d’un milieu extrêmement populaire et il y a trois choses desquelles j’ai beaucoup appris : le livre de poche, les premiers disques microsillons et la télévision. Il y a 65 ou 70 % de gens en France qui ne vont jamais au cinéma ou au théâtre et leur seule ouverture sur le monde passe par le téléviseur, affirme la productrice. C’est pour ces gens-là que j’ai envie de faire de la télévision, pour ceux qui la regardent, pas pour la rédaction de Libé, les critiques extrêmement pointus de Télérama ou la petite intelligentsia parisienne. Tout n’est pas bon à la télé, mais je me dois justement de faire la meilleure télévision possible. C’est bien pour ça que je ne fais que Les Cordier, juge et flic pour TF1 ! (rires)" C'est aussi pour ça qu'elle a voulu donner un coup de jeune à cette dernière série en engageant, après son entrée à Telfrance, le scénariste Alain Robillard comme "directeur de collection". Rien de plus normal qu'une référence au monde de l'édition pour Michelle Podroznik. Elle est une téléphile, mais elle a aussi toujours beaucoup lu, nourrissant le rêve de parler parfaitement russe - bilinguisme que l'on retrouve par contre chez sa fille Sophie, actrice et réalisatrice. Il ne faut donc pas forcément voir dans ses propos un anti-intellectualisme primaire et poujadiste, d’autant que le rouge n’est pour Podroznik pas seulement une couleur évoquant le genre du roman policier qu’elle affectionne tant depuis l'enfance, elle qui a lu tout Agatha Christie en anglais et dit adorer Ed McBain ou Elizabeth George. C'est aussi une couleur politique.

"J’ai été à la CGT pendant très longtemps, membre du parti communiste pendant quelques années, je milite à Amnesty International mais je ne pense pas avoir forcément raison et le droit d’imposer mes idées aux autres." Il n’empêche que son engagement passé, à gauche toute, qui la poussa à protester dans ses jeunes années contre la guerre d'Algérie, conditionne sûrement les thèmes traités dans les séries qu’elle produit. Si elle a l’occasion de montrer dans une fiction les inégalités, la France des pauvres, celle des riches ou les problèmes des minorités, elle le fait. À ce propos, Michelle Podroznik n’oublie pas de souligner le caractère précurseur de sa série-phare, même par rapport au cinéma. "Tout le monde s’est extasié devant Le Petit Lieutenant de Xavier Beauvois où l’on montre un flic beur et un commissaire alcoolique. C’est le premier épisode de P.J., il y a dix ans !" Il est hors de question cependant pour elle de participer à une discrimination positive qu’elle désapprouve. Les castings sont ouverts à tout le monde, aux Blancs, aux Blacks… De toute manière, explique-t-elle, au stade de l’écriture, les auteurs et producteurs savent si un personnage sera moche ou beau, grand ou gros, mais connaissent rarement à l’avance sa couleur. Ce qui importe pour Podroznik serait plutôt de coller à l’actualité dans les scénarios. Quand ce n’est pas l’inverse. "Nos idées, c’est dramatique, mais se retrouvent dans les faits divers du Parisien trois mois après. L’imagination des gens mal intentionnés est sans limites. Et comme les enquêtes de P.J. portent sur des faits quotidiens…" La série feuilletonnante Plus belle la vie essaye aussi de s’inscrire dans ce rapport à la réalité, surtout depuis le développement de l'atelier d'écriture, si cher aux yeux de Podroznik. Dans un épisode, une mère nigériane et sa fille, toutes deux clandestines, sont sauvées de l’expulsion grâce au baptême républicain. "Le lendemain de la diffusion, la Mairie de Marseille nous a téléphoné pour nous dire qu’il y avait 200 demandes de baptêmes de ce type. Ce que n’arrive pas à faire SOS Racisme, nous on le fait avec un épisode de 26 minutes. C’est assez extraordinaire."