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Buffy contre les vampires (Buffy the Vampire Slayer)

: États-unis
: 7
: 144
: 1997 - 2003

 

L’Enfer attendra

Débile pour les uns, brillante pour les autres, mélange énergisé baladant ses aventures improbables entre série Z horrifique et feuilleton pour ados légèrement impertinent, Buffy a relancé la mode des héroïnes qui en ont.
 
 
Pauvres blondes. Pour peu qu’un monstre vicieux se promène dans les parages ou qu’un pervers découpeur d’adolescentes en nuisettes s’exerce à la dissection in vivo, ce sont toujours elles qui trinquent. Prenez n’importe quel film d’horreur de seconde zone, c’est la blonde qui y passera en premier. Les amateurs du genre le savent bien, Scream l’a confirmé. Heureusement, il y a Buffy. Depuis son arrivée sur les petits écrans américains, en 1997, les monstres se tiennent à carreau. Avec elle, les blondes aussi savent dérouiller du vilain, et c’est tant mieux. Plus fort encore, elles le font avec le sourire, en balançant une bonne vanne bien sentie entre deux coups de bottes bien placés.
 
Son créateur, Joss Whedon, l’assume pleinement : Buffy, c’est une sacrée blague de blonde, un coup de pied aux conventions de la série grand public en forme d’hommage au cinéma d’horreur et aux films de campus. Derrière son mauvais goût assumé, ses décors carton-pâte et ses méchants affreusement mal maquillés, c’est aussi un série pour ados dans toute sa complexité pré-philosophique, avec crise d’identité, recherche de l’amour, refus des responsabilités et amitiés retors. C’est enfin un vilain bazar ésotérique où se baladent sorcières, vampires, démons, et élues en tout genre, tout ce petit monde se cognant dessus à tour de bras, de potions magiques, d’incantations et de high-kicks façon Bruce Lee.
 
L’histoire de Buffy Summers part pourtant du mauvais pied. A l’origine un nanar cinématographique éponyme – qui servira finalement de pré-pilote à l’histoire – la série n’était pas destinée à un tel succès… pourtant, la sauce improbable montée par Whedon, fan de science-fiction (et père de Firefly, série spatiale arrêtée après une seule saison) a tenu bon. Son postulat de départ illustre à lui seul le caractère composite de la série : Buffy Summers, donc, est une adolescente pas franchement bien dans sa peau. Vivant seule avec sa mère, elle est venue s’installer à Sunnydale, sympathique bourgade californienne qui, manque de pot, se trouve bâtie juste au dessus de la bouche des Enfers. Une chance : Buffy est en fait l’ « Élue », la Tueuse de vampires, celle-là même qui seule peut empêcher les démons visqueux et autres salles vampires de coloniser la planète. Aidée par Giles, son « Observateur » et maître et par une poignée d’amis (dont une sorcière en herbe, Willow, et un copain qui n’a peur de rien, Alex/Xander en VO), elle va donc s’acharner à régler leur compte à tous ceux qui seraient tentés de mettre un pied en dehors de leur tombe.
 
On ne devient néanmoins pas une superhéroïne quasi invincible du jour au lendemain, toute « élue » qu’on soit. Buffy est donc, comme toutes les séries sur l’adolescence, un récit initiatique, l’histoire classique du passage à l’age adulte, disposant ici d’un miroir métaphorique dans le combat que la jeune héroïne mène contre le mal. Pas question pour autant de faire dans le sirop de base pour ados romantiques. Buffy mêle habillement les cartes comiques, sentimentales et fantastiques, brouillant constamment les figures de styles du genre. Ainsi l’école, lieu si souvent redouté par la jeunesse, est-elle ici la bouche des Enfers à proprement dit. On sourit, surtout quand Buffy, lors de la septième et dernière saison, s’y trouve un job de… conseillère d’éducation. De même, pas question de tracer une ligne nette entre les bons et les méchants. Angel et Spike, deux gros durs au cœur tendre venus de la profondeur des cimetières, se succèderont dans le cœur de Buffy… et lui donneront de sacrés coups de mains, alors même qu’ils devraient lui gâcher la vie.
 
Le Bien, le Mal, la tentation de la toute puissance sont au cœur de Buffy. On y voit ainsi bon nombre de personnages à l’origine malfaisants choisir le camp du bien, et d’autres faire le chemin inverse. Les héros eux-mêmes sont constamment tiraillés, aspirés par le mal, à l’image de Willow, dont les pouvoirs grandissants lui font perdre tout contrôle. Résolument sombre – les vampires et les démons ne sortent que la nuit –, la série joue à merveille avec la place que prend la mort, la souffrance et la solitude dans la vie des adolescents. Sans cesse confrontés au deuil et à un destin maudit (vampire, c’est un fardeau…), ses héros se plongent régulièrement dans des réflexions existentielles plus ou moins réussies, mais souvent touchantes. Une recherche qui atteindra son apogée – ratée, diront certains – avec la mort puis la résurrection de Buffy elle-même, entre la cinquième et la sixième saison.
 
Régulièrement en bonne position sur le podium des séries les plus immorales par le très conservateur Parent television council outre-Atlantique, Buffy est en effet bien loin des politesses des séries classiques pour adolescents. On y jure, on y castagne dur mais surtout on s’y contrefout des standards familiaux et sexuels de l’Amérique bien pensante. On y parle cul et on ne le pratique pas moins, même entre filles. L’homosexualité y est mise en scène dans la plus grande décontraction, loin de toute bonne parole ou de tout poncif psychanalytique. Willow, lesbienne épanouie, ne se triture en effet pas la tête pour savoir ce qui lui fait préférer les femmes. D’ailleurs, Buffy n’est pas loin d’être une série féministe. Les femmes y possèdent les plus grands pouvoirs, de Buffy à Willow en passant par Anya, ex-démon âgée de plus de mille ans ou encore Dawn, la petite sœur de Buffy dès la cinquième saison, issue d'une boule d'énergie capable d'ouvrir les frontières entre les univers… Les hommes, loin de n’y être que des faire-valoir, y endossent au contraire des rôles de soutiens indispensables, que ce soit Xander l’ami indéfectible, Giles le père prodigue, ou Spike le maudit, suceur de sang en quête de rédemption.
 
Au milieu de centaines de démons et de son « scooby gang », sa bande de copains, Buffy porte sur ses fragiles épaules cette série friande de rebondissements et de combats perdus d’avance. Frêle, incertaine mais finalement forte en gueule, Sarah Michelle Gellar y incarne une héroïne d’un genre nouveau, la première d’une série de drôles de dames surdouées de la savate, dont Sydney Bristow (Alias) ou la mariée de Kill Bill au cinéma seront les plus beaux exemples. Solitaire même entourée de ses amis, gamine contrainte de devenir quasiment du jour au lendemain une femme (le sort du monde en dépend), elle mêle l’instinct à l’humour et à une certaine violence réjouissante, jamais choquante ou effrayante.
 
Si Buffy est une série résolument tournée vers l’ « horreur », il est en effet rare qu’elle fasse peur. Au contraire, son éclectisme, qui fait se côtoyer le karaté, la baston de rue et les monstres, tend à la classer dans un univers parallèle unique, bouffon, par instant grotesque mais cohérent, chaque invention de Whedon revêtant in fine un sens métaphorique, chaque méchant devenant la manifestation d’un mal humain. Un créateur qui, dans la noirceur de sa série, livre quelques messages d’optimisme, un goût certain pour la vie (ou la survie coûte que coûte). Ainsi, alors même que seule la mort semble pouvoir l’arrêter, Willow, qui s’apprête à détruire la planète à la fin de la sixième saison, sera-t-elle épargnée. Un message contre la peine de mort, avouera à mi-mots Whedon.
 
Franc succès d’audience, Buffy, qui a multiplié au plaisir les personnages au cours des ses sept saisons, a donné jour à un spin off, Angel (David Boreanaz), qui, lancé à la fin de sa troisième saison, lui survivra un an, et accueillera certains de ses personnages (sans compter les cross-overs). Un second spin off autour du personnage de Faith (Eliza Dushku), elle aussi tueuse de vampires, a été un temps envisagé, sans succès. Initialement prévu pour durer cinq saisons chez Warner Bros., Buffy en connaîtra sept, suite à son rachat par le réseau UPN. Un changement de propriétaire qui entraînera la résurrection de son héroïne, morte et enterrée en fin de cinquième saison. Un retour à la vie dans et sur le petit écran critiqué par les puristes, mais qui offrira deux ans de dialogues, de combats, de recherches démoniaques, de frissons jamais sérieux et de rires « buffyesques » aux fans et à tous ceux qui aimaient se laisser porter par le style unique de cette série brillamment fourre-tout.
 
Pierre Langlais

 

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