Alias
L’espionne qu’on aimait
Le casting de la dernière saison.
De cinq années de complots, de castagne, de mystères et de rebondissements, des cinq saisons de la seconde série de J.J Abrams, il restera avant tout un visage et un corps, celui de Jennifer Garner, alias Sydney Bristow, agent secret. Rarement une série n’aura autant été centrée sur son personnage principal, rarement celui-ci n’aura à ce point été l’image du programme, sa raison d’être. Alias est né d’une idée improbable de J.J Abrams, un habitué des scénarios tordus (voir son portrait, lien en bas de page), alors qu’il mettait un terme à sa première création, Felicity. Il s’amusait à imaginer son héroïne, Felicity Porter, rentrant de vacances à la fac, comme si de rien était, mais ayant été en fait engagée durant l’été par la CIA. Etudiante le jour, agent secret la nuit. Fille propre sur elle à midi, tueuse implacable à minuit. Alias était née. Pour incarner ce personnage, sorte d'Emma Peel du futur, Abrams allait choisir une des actrices secondaires de sa série, Jennifer Garner, une inconnue, presque une débutante. On connaît la suite. Garner recevra un Golden Globe en 2002, et Abrams s’ouvrira grandes les portes d’Hollywood (sa version de Mission : Impossible ne sera d'ailleurs qu’une version boursouflée d’Alias, et fera un bide). Il faut dire que le personnage de Sydney Bristow reste une des plus incontestables réussites d’Alias, qui ne mérite pas, par ailleurs, que des louanges. Véritable poupée, habillée, déshabillée, coiffée, grimée, elle deviendra en à peine quelques épisodes un fantasme polymorphe, gracieuse en robe de soirée, furieuse en combinaison de cuir, mignonne comme tout en pyjama à la maison. La femme fatale redessinée, en somme, sourire ravageur et coup de tatane destructeur. Les messieurs apprécieront, les dames aussi. Indépendante, rebelle, classe, dure et douce à la fois, Sydney a plus d’un jardin secret, ment, trompe, en souffre, bref, elle est aussi humaine au-dedans que parfaite au dehors. Alias, c’est elle, et si la série perdra en souffle au fur et à mesure des saisons, Sydney restera Sydney.

Pour beaucoup, la série se résumera à « cette jolie fille qui se déguise et change de perruque sans arrêt » (dixit Stephen Hopkins, réalisateur et membre de l’équipe créatrice de 24). Pourtant, Alias concentre entre les lignes de son scénario alambiqué une foule de sujets, des liens familiaux aux relations sentimentales en passant par l’amitié, le tout noyé dans une bonne dose de mysticisme, de fantastique et d’espionnage. Un mélange excitant, prenant lors des premières saisons, puis peu à peu étouffant, et qu’il faut prendre à la source pour mieux le décrypter. La première saison d'Alias, où la place de l’ésotérisme est limitée, reste la plus réussie, car la plus sobre. On y parle avant tout espionnage, le sujet de départ de cette série indéniablement inspirée par James Bond ou Mission : Impossible. Ainsi, dès le départ, Sydney Bristow se retrouve piégée par le SD-6, organisme supposé au service de la CIA, mais en fait branche d’un groupe terroriste, l’Alliance des Douze, après lequel courent les services secrets américains. Accablée par la mort de son fiancé, assassiné dès le pilote, et décidé à mettre à jour les agissements du SD-6, Sydney Bristow deviendra un agent double au service de la CIA, puis un agent tout court de la CIA, puis d’une de ses branches secrètes – plus ou moins claire elle aussi – l’APO (Authorized Personnel Only) durant les deux dernières saisons. Organisé autour de divers groupuscules terroristes aux noms mystérieux, le Covenant ou le Prophète 5, multipliant les manipulations internes et les trahisons en tout genre, le scénario d’Alias reprend à son compte toutes les ficelles du genre, s’inventant un univers criminel international complexe où chacun tire le drap à lui, où même votre meilleur ami pourrait bien être un agent double.

Dans ce monde impitoyable, la notion de confiance, de famille et d’amitié est capitale. Pas de chance pour Sydney Bristow, son père est un agent (un de ses supérieurs), sa mère était une agent double Russe, son petit ami est un agent lui aussi, etc. D’où une famille totalement dysfonctionnelle, où on se ment, on se trompe, et où l’on fini même parfois par s’entretuer. Toute la série reposera donc sur la quête de stabilité de la famille Bristow, l’impossible communication entre un père, une mère et leur fille, à qui ils ont toujours menti. L'agent Michael Vaughn, a priori source d'équilibre, coéquipier puis compagnon et époux de Sydney, figure réconfortante, douce et compatissante, finira lui aussi par révéler ses secrets. Côté amis, d’ailleurs, rien n’est rose non plus. Les premières saisons sauront très bien exploiter le nécessaire silence de Sydney et la souffrance qu’elle ressent à devoir leur mentir en permanence (si elle révèle son véritable job à des amis qui la pensent employée de banque, ils sont immédiatement supprimés). Mieux, elles offriront quelques beaux moments grâce à la confrontation de son héroïne avec Will, son meilleur ami, trop curieux de connaître la vérité, et embarqué malgré lui dans les affaires du SD-6. Las, Alias laissera rapidement de côté la vie quotidienne de Sydney pour se concentrer sur son autre sujet central, la très complexe et ésotérique prophétie de Rambaldi.

Le casting de la première saison
Milo Rambaldi, fictif scientifique et prophète de la renaissance italienne, incarne la face fantastique de la série. Dès les premiers épisodes, il apparaît comme un savant mystique, un génie capable de créer des machines futuristes (on pense inévitablement à Léonard de Vinci), mais aussi une sorte d’alchimiste capable de transcender la nature humaine. Le sens de sa « prophétie », qui semble impliquer intimement Sydney, la famille Bristow et Arvin Sloane, ancien patron du SD-6 et sans doute personnage le plus intéressant de l’histoire, ne sera révélé que dans la dernière saison. C’est après les artéfacts et les textes de Rambaldi que courent tous les héros d’Alias, les uns pour dominer le monde (pas moins que cela), les autres pour le sauver. La place de Sydney dans les prédictions de Rambaldi, qui semble faire concrètement référence à elle dans ses textes, sera aussi discutée en permanence. D’abord fascinant, jouant ensuite avec les limites du grotesque et du grand-guignolesque, cette part fantastique d’Alias finira par embrouiller le récit, rendre superficielles les enjeux sentimentaux, et causer une fin en queue de poisson, la cinquième saison se résumant à 17 épisodes. J.J Abrams révélera que Rambaldi ne devait pourtant être qu’un « MacGuffin », c'est-à-dire un élément sans véritable importance, dont on ne devait jamais connaître la véritable signification, seulement utilisé pour motiver le personnage principal à un moment donné.

Pas question pour autant de jeter Alias aux oubliettes de l’histoire sérielle. Certes, son esthétique très mode, très frime et ses décors souvent carton-pâte n’ont pas toujours été du meilleur goût, mais ils font partie d’une ambiance techno et futuriste très efficacement appuyée par l’emploi d’une musique électronique quasi permanente (voir à ce propos l’interview du compositeur Michael Giacchino dans le premier numéro de Générique(s)); un choix qui permettra au récit de tenir un rythme d’enfer cinq année durant. Autre source de stabilité et d’efficacité, le casting d’Alias et ses personnages, Arvin Sloane (Ron Rifkin), père de substitution puis monstre torturé et obsédé par sa propre destiné, Dixon (Karl Lumbly) et Vaughn (Michael Vartan), les collègues sur qui compter, mais aussi Marshall (Kevin Weisman), cousin du Q de James Bond, clown génial créateur des inventions les plus improbables et Weiss, l’agent le plus cool de la bande (Greg Grunberg, ami d’enfance d’Abrams, héros de Felicity, tué dès le pilote de Lost et aujourd’hui personnage majeur de Heroes). Cette équipe, soudée jusqu’au dernier épisode (ou presque), incarnera jusqu’au bout l’esprit de départ d’Alias, inventée comme un croisement entre l’action et la série sentimentale. Un esprit que les scénaristes ont perdu quelque part entre la seconde et la troisième saison, et qui aura fini par manquer à ce qui restera comme une des séries les plus énergiques et sexy des années 2000.
Pierre Langlais

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