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Drame / Fantastique
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John From Cincinnati

: États-unis
: 1
: 10
: 2007

Vague mystique

Chef d’œuvre incompris du créateur de Deadwood, John From Cincinnati, portrait lynchien d’une famille de surfeurs foutraque, récit mystique et poétique, n’aura vécu qu’une seule saison avant d’être déprogrammé par HBO. A tort.

Imperial Beach, à la frontière entre la Californie et le Mexique. John, un jeune homme a priori simple d’esprit débarque, sans qu’on sache vraiment d’où, dans la vie des Yost, surfeurs de père en fils, dynastie de gloires éphémères. Au même moment, Linc Stark, ancien sponsor de la famille, fait lui aussi sa réapparition. En l’espace de quelques jours, une suite d’évènements inexplicables va bouleverser la vie des Yost, celle de leurs rares amis, de leurs voisins, et les plonger dans une spirale mystique, psychanalytique et dramatique… Difficile de résumer l’incroyable complexité, l’épaisseur abstraite et la densité de John From Cincinnati, série événement lancée le soir même de la dernière des Sopranos par HBO et qui, faute d’audience, ne dépassera jamais le stade de sa première saison. Sans doute d’ailleurs est-ce sa richesse, son exigence narrative et ses choix esthétiques qui auront coûté la vie à ce projet inédit, mélange une fois de plus sur HBO entre une histoire de famille – comme Six feet under, Les Sopranos ou Big Love avant elle – et délire mystique et poétique. Véritable énigme, rébus d’autant plus perturbant qu’il n’aura pas eu le temps de trouver sa conclusion, JFC est un des ovnis sériels les plus fascinants de ces dernières années.
 

Déjà particulièrement prolixe en matière d’arbre généalogique déglingué, HBO atteint ici des sommets. Les Yost ne sont pas en crise, ils sont la crise. Il y a une fracture infinie entre chaque membre de cette petite famille de surfeurs. Mitch (Bruce Greenwood), ancienne gloire, a raccroché la planche suite à une mauvaise blessure au genou. Propriétaire d’un magasin de surf où il ne met quasiment jamais les pieds, il traîne sa misère et ses remords à la maison, dans les jupons de sa femme, Cissy (Rebecca De Mornay), forte tête toujours sur la corde raide. Ensemble, ils élèvent Shaun (Greyson Fletcher), leur petit-fils, adolescent solitaire et future gloire de la planche. Leur fils, Butchie (Brian Van Holt), autrefois considéré comme un « révolutionnaire » du surf, mais désormais bouffé par la came, squatte dans un vieux motel de la ville. Autour d’eux, quelques rares amis, dont Kai, qui tient le magasin de surf, et Bill Jacks (incroyable Ed O’Neill), un flic à la retraite. Avant même la « visite » de John, chacun des membres de cette petite communauté couvait les signes d’un chaos futur. Pères indignes, femme au bord de la crise de nerf, fils en manque de liberté, veuf dépressif, rien ne se passait « normalement » à Imperial Beach.

                                   Shaun Yost, Butchie Yost et John Monad

Et puis John est arrivé, et Mitch a commencé à léviter, à quitter le sol, sans prévenir, avant que Shaun ne se tue en surf, puis ne ressuscite… au moment où sa mère, actrice de films pornos qui l’avait abandonné à la naissance, ne refasse surface. Dès les premiers instants, JFC installe un climat fantastique, mystique, étrange, un décalage du réel imperceptible. Pas de superpouvoirs ici. Nous sommes à des années lumières de Heroes. On ne s’émerveille pas devant la renaissance de Shaun, on s’en inquiète. Pire, on reproche à Mitch de léviter. Ces dons semblent appuyer, presque matérialiser la crise qu’affronte la famille Yost. Dans le motel où loge Butchie, une brochette de personnages étranges prennent leurs quartiers : deux mafieux débarqués d’Hawaii, le médecin qui s’occupait de Shaun (le très en vu Garret Dillahunt), mais aussi le nouveau propriétaire des lieux, vainqueur de la loterie nationale, totalement allumé, frappé par des visions prémonitoires… l’étrange s’installe, se glisse au milieu du vide de l’existence de ces héros en attente de quelque chose, paumés. Paumée elle aussi, Cass (Emily Rose, magnifique), arrivée à Imperial Beach avec Linc Stark (Luke Perry), qui cherche à comprendre, à saisir en image l’incroyable personnage que constitue John, et qui la première peut-être sentira qu’il se passe autour des Yost quelque chose d’unique, d’irréel, de divin sans doute.

Qui peut bien être John Monad ? Ses premiers mots dans la série (les premiers de la série tout court), sonnent comme une prophétie : « The end is near ». La fin est proche. La fin de quoi, on ne le saura jamais. Perroquet humain, répétant à l’infini les questions qu’on lui pose, John lâche de temps en temps des phrases codées, comme « il y a des choses que je sais, et d’autres que je ne sais pas ». Lui aussi semble dotés de pouvoirs surnaturels, provoque des crises de visions à ceux qu’il touche, disparaît, réapparaît, multiplie les cartes de crédits, et fera preuve d’autres talents encore plus improbables. John n’est pas plus un super héros que les Yost. Jamais ses faits et gestes ne sont expliqués. En total décalage avec la réalité, il semble effectuer une mission, pousse, sans en avoir l’air, les gens vers leur révélation. Il ne fait que passer, ne dit rien qui soit clair, ne demande rien, mais bouleverse tout ce qui se passe autour de lui. Qui peut bien être John ? Il dit venir de Cincinnati et son père semble être quelqu’un de très puissant… Est-il Jesus, un ange, une présence métaphysique ? La réponse ne sera jamais apportée. A lui seul, son nom est tout un programme. Monad vient en effet du Monisme, une théorie métaphysique selon laquelle le monde n’est formé que d’une seule substance ou d’une seule réalité fondamentale – et qui, pour faire simple, s'oppose aux philosophies dualistes, qui séparent le monde matériel et le monde spirituel.

                                                        Mitch et Cissy Yost

A l’image de ce personnage unique, JFC surfe – au propre comme au figuré – sur une vague poétique entêtante, une onde indéfinissable, faite de décalages scénaristiques et de choix esthétiques qui font notamment penser à l’œuvre de David Lynch. Autour des crises de la famille Yost, les personnages secondaires aident à instaurer un climat absurde, à la limite du surréalisme. Aux monologues de Bill Jacks, qui parle avec ses oiseaux – un d’entre eux ressuscite, et pourrait être la cause du rétablissement miracle de Shaun – suivent les disputes des mafieux et les débats marketing de Linc Stark… et puis il y a le silence de Cass, qui va prendre John sous son aile, son regard, sa douceur maternelle, qui fait face à l’innocence du nouvel arrivé. Sans jamais verser dans le sentimentalisme ou dans l’excès de frime, JFC met en scène ces personnages et donne à comprendre la poésie puissante qui émane de leur quotidien, parvient à créer dans leur attente commune, quasi palpable et pourtant indéfinissable, une musique fascinante. Il y a là de pures moments de grâce, et d’autres plus difficiles à cerner, des instants de réalité brutes, d’humanité dans toute sa dureté, et d’autres en apesanteur, comme cette balade entre John et Cass au bord des plages désertes d’Imperial Beach.

Œuvre forcément bancale car inachevée, sans doute trop exigeante pour être tout à fait convaincante, parfois pénible de lenteur, JFC semblait, avant d’être annulée, savoir où elle allait. Les mystères allaient prendre sens. On allait enfin savoir qui est John, pourquoi Mitch lévite, pourquoi Shaun est ressuscité. Interrompue dans sa lancée, elle demeure, en dix épisodes, un tour de force qu’aucun amateur de série ne devrait manquer, une série sur la famille d’une grande force dramatique, une tragédie antique revisitée, un délire scénaristique ultra réaliste et totalemement mystique à la fois, et l’occasion de réunir un casting hors normes, constitué de brillants inconnus, d’acteurs venus du grand écran (Rebecca De Mornay, Bruce Greenwood, Luis Guzman) et d’anciennes gloires des séries télé (Luke Perry, Mark-Paul Gosselaar). De toutes les prophéties de John, une seule aura malheureusement été vérifiée : « The end is near ». La fin était proche, trop proche. 

                                                                                                                              Pierre Langlais

                                                                          Cass

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