Ally McBeal
Faire la Cour

David E. Kelley, créateur de Picket Fences, Chicago Hope, Boston Public ou encore Boston Legal, est un ancien avocat (voir son portrait sur ce même site). En 1997, afin de mettre sur pied sa première série légale, œuvre inspirée de son vécu de juriste, il retourne sur sa côte Est natale (il est du Maine), et choisit pour décor Boston, la ville de ses débuts professionnels. Tiraillé entre deux genres, le mélodrame et le légal, il décide de lancer coup sur coup deux séries. La première, The Practice, plus sérieuse, plus sombre, mettra en scène un héros masculin, défendant des affaires pouvant être dures et complexes. La seconde sera elle centrée sur une héroïne, une jeune avocate, et s’occupera avant toute chose de sa vie sentimentale. Ce sera Ally McBeal. Si The Practice restera relativement confidentiel en France, les aventures d’Ally passionneront toute une génération de couchent tard hexagonaux, accrochés en fin de soirée aux déboires affectifs de Calista Folckhart.
Il est difficile de qualifier Ally McBeal de série légale tant les procès y tiennent un rôle secondaire. Ally, avocate pour le cabinet Cage, Fish & Associates, est en effet loin d’être une juriste pointilleuse. Ses interventions à la Cour ne font pas mouche par leur sens des textes ou gracce à une redoutable interprétation des jurisprudences, mais bien plus par leur instinctif sens de l’équité, leur touchante drôlerie, ou tout simplement parce que les affaires qu’elle prend en mains sont autant de reflets de ses préoccupations personnelles. En effet, comme dans Grey’s Anatomy, où les maladies ne sont souvent que des métaphores de la vie intime des personnages, les procès renvoient dans Ally McBeal à l’affectif de son héroïne. Aussi, quand les avocats se penchent sur un cas de divorce, c’est la rupture d’Ally qui finie au centre de l’intrigue. Ally McBeal, c’est un peu le journal d’une Bridget Jones made in USA et une trentaine de kilos en moins, le quotidien d’une célibataire qui ne voudrait plus l’être, mais qui, au fond, ne sait pas trop ce qu’elle veut.

Héroïne fragile, pas franchement à l’aise dans ses talons aiguilles, Ally McBeal, la trentaine passée, cherche l’amour. Incapable d’aimer, tantôt sexy tantôt terriblement cruche, touchante et agaçante, elle reste un personnage à la popularité contestée. Si la majeure partie des téléspectatrices (et des téléspectateurs) s’est identifiée à elle dans sa quête du bonheur, certaines voix se sont rapidement élevées contre sa faiblesse et son manque de compétences, criant au machisme des scénaristes – le Time Magazine allant même jusqu’à faire une couverture sur l’héroïne, plaçant son portrait sous ce titre assassin : « Le féminisme est-il mort ? ». C’est sans doute donner trop d’importance à la série et à ses intentions que d’en tirer un tel procès. Ally McBeal est une « mélocomédie » légère avant toutes choses, et tous ses personnages y sont tournés en dérision, les femmes comme les hommes – les premières se crêpant souvent le chignon quand les seconds rivalisent parfois de lâcheté et de goujaterie.
Le cabinet Cage, Fish & Associates, principal décor de la série, est en effet une magnifique concentration de personnages improbables, tous caricaturaux et interprétés par des acteurs au summum du cabotinage – ce qui peut, selon, réjouir ou agacer à l’excès. Au sommet de cette galerie décalée, une poignée de femmes fatales, Ling (Lucy Liu), Nelle (Portia de Rossi), Renée (Lisa Nicole Carson) et Elaine (Jane Krakowski), délurées chacune dans leur genre, en contraste avec la timide Ally, et deux hommes vraiment pas commun, Richard Fish, obsédé sexuel monté sur ressorts (Greg Germann) et John Cage (génial Peter McNicol), drôle de type bourré de tics et de tocs, véritable alter ego d’Ally et, accessoirement, excellent avocat. Dans cette sympathique maison de fous, aucune réunion, aucune discussion ne peut se passer « normalement ». Ally McBeal est en effet la plus décalée des séries de Kelley, n’hésitant pas à dépasser les limites du réalisme pour se laisser aller à un surréalisme déconnant fait de cascades – Ally a la mauvais habitude de « tomber » amoureuse au sens concret du terme, et donc de s’étaler par terre – et de petits effets spéciaux tout droit sortis du monde de Tex Avery.

Peter McNicol, alias John Cage.
Pièce centrale du décalage mélodramatique d’Ally McBeal, la musique a véritablement portée la série, utilisée dans divers types de situations toutes clairement identifiées et devenues avec le temps une sorte de mélange private joke / chœur antique franchement réjouissant. Il y a d’abord le bon vieil emploi dramatique, l’usage « clipesque » de tubes pop pour accompagner une scène, dont la série a su tirer profit, chaque épisode se finissant, en général, par une scène musicale joyeuse ou doucement mélancolique. Il y ensuite le côté délirant de la musique, les personnages ayant chacun leur « petite musique » personnelle, la plus mémorable restant Your the First, the Last, my everything de Barry White, repris en play-back par John Cage dans les fameuses toilettes mixtes du cabinet. Enfin Ally McBeal, peut-être plus qu’aucune autre série « non musicale », s’est approchée de la comédie musicale. Vonda Shepard, interprète du générique et chanteuse dans le club où se réunissent les membres de Cage, Fish & Associates, citée au générique, incarne la pierre fondatrice de ce sens de la mélodie. Mieux, les personnages prendront tous un jour ou l’autre le micro, et accueilleront dans leurs aventures une impressionnante brochette de célébrités de la musique – Barry White en personne, Al Green, Tina Turner, Gloria Gaynor, Sting, Elton John, Mariah Carey ou encore Macy Gray.
Flirtant avec la sitcom, Ally McBeal donnera naissance en 1999, au sommet de sa popularité, à Ally (tout court), une sitcom montée avec des séquences non utilisées et reprenant la trame des épisodes de la séries, en ne gardant que les intrigues sentimentales. Etrange copier coller, Ally ne durera qu’une saison de 10 épisodes. La série originelle, elle, en perte de vitesse quasi constante, relancée par l’arrivée de nouvelles figures comme Robert Downey Jr. dans la quatrième saison, finira par rendre les armes en 2002, après le départ (partiel) de John Cage, véritable âme du programme.
Pierre Langlais
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