Par Léo Soesanto

A l'exposition Warhol TV (tous derniers jours, dépêchez-vous (1)), on peut un peu se mettre dans la tête d'Andy Warhol. Fastoche, il n'était que surface, comme il aimait à le rappeler. Il suffit d'y regarder la TV comme faisait le pape du pop de son viva
A l'exposition Warhol TV (tous derniers jours, dépêchez-vous (1)), on peut un peu se mettre dans la tête d'Andy Warhol. Fastoche, il n'était que surface, comme il aimait à le rappeler. Il suffit d'y regarder la TV comme faisait le pape du pop de son vivant : allongé (sur des poufs), devant deux postes, qui diffusent dans notre cas ce fameux 200ème épisode de La Croisière s'amuse où il faisait un cameo en 1985 – soit les derniers feux de la série, période Teri Hatcher s'ébrouant parmi les danseuses du paquebot Pacific Princess. A l'époque, l'apparition de Warhol tel qu'en lui même, releva de l'anecdote, fit naître sarcasmes. C'était passer à côté de l'idée que la télévision et le soap opera (catégorie autour de laquelle gravitent les amours de la semaine du Pacific Princess) s'inscrivent dans le système warholien. Andy, l'anti-J.J. Abrams.
Warhol, téléphage, télé-victime voulant à tout prix passer dans une série télé, louchait d'abord sur Dynastie. Logique, au vu de l'amour de Warhol pour le glamour, le chic et le camp (les crêpages de chignon légendaires entre Alexis et Krystle, souvent au bord d'une piscine), mais avant tout le pop-ulaire (dans tous les sens du terme). Henry Kissinger y avait même fait une apparition. Les producteurs de Dynastie étaient plutôt perplexes quand à la manière d'utiliser Warhol. On ne leur en veut pas : dans La Croisière s'amuse, Andy est un trou noir à l'écran. Mais entre le soap opera et Warhol, c'est une vieille histoire. L'artiste filmait déjà avec les pensionnaires de sa Factory ses bouts de feuilleton dès 1973, inachevés, d'une crudité presque insoutenable dans leur je-m'en-foutisme appliqué: Phoney (jeu de mot sur phone (bigophone) et phony (factice)) est ainsi une conversation filmée façon reality show.

Ce qui y fascine Warhol est à l'extrême opposée d'un J.J. Abrams. Tous deux sont des midinettes, mais là où Abrams est fasciné par la fuite en avant héritée du soap opera, Warhol est intéressé par le surplace. Là où le temps mort chez Abrams sert à étoffer le personnage entre deux révélations ou cascades, Warhol le dilate. Quand il parle cinéma, il parle télévision, confond les deux. « J'ai toujours cru à la télévision. Une journée de télé c'est comme un film de vingt-quatre heures. Les publicités ne brisent pas vraiment la continuité. Les programmes changent mais, d'une certaine façon, ce sont les mêmes... quelque chose comme ça. Les critiques se plaignent que mes films soient lents. Et pourtant, chaque épisode de Peyton Place [soap opera culte US, 1964-1969] dure une demi-heure sans qu'il se passe quoi que ce soit. » Dans la vie et son art (indissociables), Warhol fut le voyeur ultime, spectateur passif en boîte de nuit et avouant que ses films préférés étaient ceux des caméras de surveillance dans les banques. Aujourd'hui, il aurait pris son pied face aux frou-frous de Gossip Girl et pourrait reprendre le cours des Feux de l'Amour sans problème. « Vous savez, lorsque les gens demandent : "A quel moment le film commence? ", vous pouvez répondre : "A tout moment "» [en parlant de son film Sleep]. Et La Croisière s'amuse, toujours une faute de goût? Oh non, c'est la série parfaite pour celui qui disait : « Je pense que tout le monde devrait aimer tout le monde. »