Guy-Patrick Sainderichin
Ancien des "Cahiers du cinéma", son nom est associé à la première saison de la série "Engrenages". Guy-Patrick Sainderichin était présent aux dernières rencontres de Scénaristes en Séries, à Aix-les-Bains. Il n'a pas hésité à revenir sur les raisons pour lesquelles il a été congédié par la production d'"Engrenages"...
M. Sainderichin, vous êtres co-créateur d’Engrenages…
En réalité, la genèse d’Engrenages est un peu plus compliquée. Ce que je vais dire maintenant, ce sont des choses que le producteur n’a pas souhaité populariser mais qu’il n’a pas non plus niées. Je ne suis pas à l’origine du projet, qui a été développé au sein de Son et Lumière, la boîte d’Alain Clert, par la fille de ce dernier, Alexandra, ancienne avocate pénaliste. Au départ, le concept était basé sur des intrigues dans un palais de justice, avec les différentes professions, notamment la PJ. À ce moment-là, la chaîne Canal + est intervenue pour situer la série à Paris. L’histoire est devenue plus fourmillante, avec un avocat général, plusieurs juges d’instruction, un juge des enfants. Un pilote a été écrit par Alexandra Clert avec l’aide de Jacques Santamaria et Paul Berthier, puis réécrit par le réalisateur Jean-Teddy Filippe. Moi, je suis absent de cette période "préhistorique" de la série, qui devait déboucher sur quelque chose de similaire à Avocats et associés. Ce qu’il y a d’exceptionnel dans ce développement, c’est que l’épisode-pilote en question a été entièrement tourné. Le film existe. Il n’a jamais été diffusé et ne le sera jamais. Il est très confus, et même à peu près incohérent. Canal voulait que la suite soit rapidement écrite et la série recentrée sur un petit nombre de personnages (et de comédiens) : le substitut du procureur, le juge d’instruction, la femme flic et ses adjoints, l’avocate. En réalité, cela revenait à faire une série nouvelle, à repartir presque de zéro, à admettre que le destin du pilote était de finir à la poubelle. Tout le monde le savait ou s’en doutait, mais personne ne le disait.J’ai posé ma candidature, je cherchais du travail. Problème : les personnages que la chaîne voulait mettre en avant n’étaient pas constitutifs d’une série. Ils ne travaillent pas ensemble, ils ne forment pas un groupe, un héros collectif, parce qu’ils interviennent à des moments différents de la procédure judiciaire. Or, je voulais respecter la réalité judiciaire et ne pas refaire Le Proc’ de TF1, où, sous la pression de la chaîne, le héros procureur finit par poursuivre des gens dans la rue pistolet à la main, et cesse d’être procureur pour devenir un flic comme les autres. Comme il était impossible de construire une série à partir du groupe de personnages qui nous était donné, la série qu’on écrivait est devenue feuilletonnante. C’était une façon de contourner le problème. Avec ce côté artificiel signalé entre autres par Télérama, selon moi à juste titre, de l’avocate incarnée par Audrey Fleurot, devenant arbitrairement omniprésente. Au départ, on a travaillé comme dans les séries françaises traditionnelles, y compris celles en 90 minutes. La production a choisi un certain nombre de scénaristes, chacun étant chargé de développer un épisode, sous la houlette du directeur de collection que j’étais. De mon côté, j’ai appelé quelqu’un dont j’étais proche, Laurence Diaz. C’est la collaboration entre nous deux qui a donné le ton de la série, et nous avons en quelque sorte pris le pouvoir. Je ne suis donc pas à l’origine de la série, mais je l’ai transformée en quelque chose correspondant plus à ma personnalité d’auteur, si tant est que j’en aie une, et je l’ai presque entièrement dialoguée seul. C’est en ça que je peux me considérer comme "créateur" de la série, sans pouvoir juridiquement revendiquer ce titre. C’est cette ambiguïté qui a permis par la suite au producteur, qui se considérait comme le véritable créateur de la série avec sa fille, de me licencier.
La série Engrenages a été promue et considérée comme celle de la "rupture", d’un renouveau de la fiction hexagonale. Quel bilan tirez-vous de la saison 1, qui a eu du succès outre-Manche ?Disons qu’on a essayé de bien faire. Ce qui a fait la singularité d’Engrenages, c’est que Canal + et à l’époque Son et Lumière ont fait confiance à des marginaux absolus, en l’occurrence Laurence Diaz et moi. Laurence n’avait pas fait grand-chose, elle avait dû écrire deux épisodes d’une série jeunesse et elle avait été directrice littéraire pour Gaspard de Chavagnac (ndlr : producteur ensuite du film Odette Toulemonde d’Éric-Emmanuel Schmitt). Auparavant, elle avait été directrice financière pour Paulo Branco (ndlr : producteur portugais de cinéma). Quant à moi, j’étais un scénariste vraiment sur le bord de la route, qui n’avait pas travaillé depuis longtemps, un peu sorti du métier. Ils nous ont fait confiance et ont été satisfaits de ce qu’on écrivait. La « rupture » est venue de ça.Pour moi, les périodes fastes de la télévision française sont les périodes où ceux qui font, qui créent, ont le pouvoir. La période dite "des Buttes-Chaumont", qu’on peut critiquer, était une période tenue par des réalisateurs, essentiellement des membres du parti communiste, qui avaient des messages à faire passer. Ensuite, il y a eu une autre période importante pour la télévision française, lors de laquelle un producteur de génie a dit en gros "Je vais faire une télévision française qui ne ressemble à rien" : Pierre Grimblat. À ce moment historique là, être directeur de la fiction dans une chaîne, cela voulait dire pouvoir travailler avec Grimblat. Il est allé chercher des auteurs de polars qui n’avaient rien fait pour le petit écran, de jeunes cinéastes pour les mettre à la réalisation télé, ce qui rompait avec toute une tradition où il fallait appartenir à un clan et être coopté.
Quelqu’un de politiquement discutable, mais artistiquement indiscutable, comme Claude Autant-Lara était en son temps pratiquement interdit de réalisation de télévision, puisque pas "homologué". Cette homologation passant majoritairement, il faut bien le dire, par l’appartenance au PCF ou à la CGT. De préférence aux deux. Car il faut rappeler qu’au début de la Ve République, il y a eu une sorte de partage historique du 8e Art français entre les gaullistes, à qui revenaient les JT, et les communistes, qui allaient tenir la fiction télévisée pendant longtemps.
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Le numéro 17 de Générique(s) est en kiosques. En couverture, Lost et son personnage clef, livraison et éclairage scénaristique avec Damon Lindelof et Carlton Cuse, les deux showrunners de la série. En bonus : les interviews de Naveen Andrews (Sayid) et Jorge Garcia (Hugo). Pour l’été, la rédaction vous propose un zoom de près de 20 pages sur les X-Files de Chris Carter, et vous offre en prime un entretien avec le maître. Côté dossier : une radiographie conséquente du soap-opera. Egalement au programme de ce double numéro estival : les confessions de Tim Kring, créateur de Heroes qui revient sur l’échec de la saison 2 de sa série comic. Au rayon cahier critiques, Big Love (saison 2), Californication (saison 1), Engrenages (saison 2), mais aussi Meadowlands, Dirt, The L Word, The Office, My name is Earl, et les principales autres sorties de l’été. Enfin, côté Points de Vue : le générique de The L Word, un gros plan en forme de confrontation musicale au sommet entre David Bowie et Mick Jagger, les portraits de Gaïus Baltar (Battlestar Galactica) et Joséphine Karlsson (Engrenages), une séquence de [MI-5], un tour d’horizon de l’Italie et un Ma Série et moi par Emma de Caunes. La rédaction de Générique(s) vous donne rendez-vous pour une nouvelle saison à la mi-septembre.

J’ai posé ma candidature, je cherchais du travail. Problème : les personnages que la chaîne voulait mettre en avant n’étaient pas constitutifs d’une série. Ils ne travaillent pas ensemble, ils ne forment pas un groupe, un héros collectif, parce qu’ils interviennent à des moments différents de la procédure judiciaire. Or, je voulais respecter la réalité judiciaire et ne pas refaire Le Proc’ de TF1, où, sous la pression de la chaîne, le héros procureur finit par poursuivre des gens dans la rue pistolet à la main, et cesse d’être procureur pour devenir un flic comme les autres. Comme il était impossible de construire une série à partir du groupe de personnages qui nous était donné, la série qu’on écrivait est devenue feuilletonnante. C’était une façon de contourner le problème. Avec ce côté artificiel signalé entre autres par Télérama, selon moi à juste titre, de l’avocate incarnée par Audrey Fleurot, devenant arbitrairement omniprésente. Au départ, on a travaillé comme dans les séries françaises traditionnelles, y compris celles en 90 minutes. La production a choisi un certain nombre de scénaristes, chacun étant chargé de développer un épisode, sous la houlette du directeur de collection que j’étais. De mon côté, j’ai appelé quelqu’un dont j’étais proche, Laurence Diaz. C’est la collaboration entre nous deux qui a donné le ton de la série, et nous avons en quelque sorte pris le pouvoir. Je ne suis donc pas à l’origine de la série, mais je l’ai transformée en quelque chose correspondant plus à ma personnalité d’auteur, si tant est que j’en aie une, et je l’ai presque entièrement dialoguée seul. C’est en ça que je peux me considérer comme "créateur" de la série, sans pouvoir juridiquement revendiquer ce titre. C’est cette ambiguïté qui a permis par la suite au producteur, qui se considérait comme le véritable créateur de la série avec sa fille, de me licencier.
Pour moi, les périodes fastes de la télévision française sont les périodes où ceux qui font, qui créent, ont le pouvoir. La période dite "des Buttes-Chaumont", qu’on peut critiquer, était une période tenue par des réalisateurs, essentiellement des membres du parti communiste, qui avaient des messages à faire passer. Ensuite, il y a eu une autre période importante pour la télévision française, lors de laquelle un producteur de génie a dit en gros "Je vais faire une télévision française qui ne ressemble à rien" : Pierre Grimblat. À ce moment historique là, être directeur de la fiction dans une chaîne, cela voulait dire pouvoir travailler avec Grimblat. Il est allé chercher des auteurs de polars qui n’avaient rien fait pour le petit écran, de jeunes cinéastes pour les mettre à la réalisation télé, ce qui rompait avec toute une tradition où il fallait appartenir à un clan et être coopté.
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Dans votre dernier numéro de « Génériques », vous avez donné une version des faits, à propos du pilote de la série « Engrenages », à laquelle il me semble nécessaire d’apporter quelques précisions.
En Avril 2004, Alain Clert m’a contacté pour réaliser un pilote d'une série judiciaire. Sur le scénario intitulé « Intrigues au Palais » figuraient les noms de Jacques Santamaria, Paul Berthier et Alexandra Clert. Le script contenait 45 rôles environ et quinze personnages récurrents; magistrats, avocats, policiers.
Alain Clert m’avait prévenu que le pilote ne serait jamais diffusé. Il était conscient des faiblesses de l’écriture et savait que l’on ne fabriquerait qu’un numéro 0, qui devait permettre l’élaboration du premier épisode de la série. De fait, un vrai pilote. Quand votre interviewé dit que son destin « était de finir à la poubelle », ce n’est pas une révélation. Tout le monde le savait, avant que la première image ne soit tournée.
Avec l'aide d’Alexandra Clert, avocate pénaliste, auteure du scénario, Thierry Depambour, directeur littéraire de Son & Lumière, Fabrice de la Patellière et Dominique Jubin, responsables de la fiction à Canal Plus, j’ai fait, ce que fait tout réalisateur recevant 112 pages pour 52’; j’ai aménagé le texte pour le rendre compatible avec les impératifs de production. Je n’ai donc jamais réécrit ce projet comme l’a dit imprudemment votre interviewé. L’histoire que j’ai tournée est celle que j’ai lue. Il n’a jamais non plus été question, comme il l’a dit aussi, que ce projet devienne un autre « Avocats & Associés », la demande de Canal Plus étant de faire de ce scénario « quelque chose se démarquant de tout ce qui avait été vu jusque-là, en s’inspirant de la série « The Shield ».
J’ai réalisé sept épisodes sur les dix-huit qui composent la série Police District. Une certaine option de mise en scène peut créer un effet de réel et le mirage de vérité qu’il laisse derrière lui, mais il était impossible d’imprimer un mouvement similaire au scénario qu’on m’avait proposé car il y manquait un élément essentiel: la rapidité, et la capacité laissée à chaque personnage de décider par lui-même. Des audiences auxquelles j’avais assisté, des différentes rencontres que j’avais eues avec des magistrats du Palais, lors de la préparation, il m’était apparu que les relations qu’ils entretenaient, sous le joug d’une écrasante hiérarchie, étaient extrêmement respectueuses et formelles. La Justice est lente, procédurière, inquiète, circulaire, et par un étrange effet de miroir, détruit ceux qui la subissent comme ceux qui la rendent.
Dans le script, tout un monde gravitait dans les couloirs et les bureaux du Palais de Justice, transformait le lieu en un déambulatoire de misères. Magistrats, policiers, petits justiciables, tous repassaient régulièrement les uns devant les autres, traînant avec eux des situations qui n’avaient de cesse de s’aggraver. C’est sur le tournage, que le titre « Engrenages » a vu le jour.
Pour montrer ces personnages pris dans un récit forcément bavard, j’ai ralenti les gestes de démonstration et de pouvoir, ralenti les regards indifférents, dominateurs, désespérés, filmé les silences, stylisé l’étouffement et la culpabilité. Pour s’échapper de scènes qui mettaient magistrats et justiciables au paroxysme de la claustrophobie, la caméra s’échappait par les fenêtres, les vasistas, les trous de serrure, plongeait sur Paris au 4 millimètres pour nous donner une bouffée d’horizon avant que les portes d’une cour ne se referment sur un pauvre hère qui pensait que dire la vérité le sauverait …
L’Avocate (Audrey Fleurot) se changeait dans les toilettes pour dissimuler une tenue qui aurait trahi ses origines modestes. Le Juge Roban (Philippe Duclos) était responsable du suicide d’un détenu, suite à un quiproquo avec le procureur (à l’époque Patrick Mille). Le capitaine de police (Caroline Proust) pressait ce même procureur de ne pas libérer le lendemain, les délinquants qu’elle avait arrêtés la veille. Ses deux collègues, Fromentin et Gilou, (Fred Bianconi et Thierry Godard) surveillaient Personne, un africain en train de déféquer la drogue qu’il avait avalée, emballée dans des préservatifs. Plus tard, ils étaient appelés sur une affaire ; une nourrice venait de découper le bébé dont elle avait la garde. La plupart de ces scènes se sont retrouvées dans les épisodes de la première saison.
Sur ce pilote, toutes mes recommandations concernant le casting, la direction musicale, (comme une boîte à musique sur les sonorités que Cliff Martinez avait employées pour Solaris), et l’écriture visuelle ont été suivies. Par conséquent, j’assume pleinement le travail que j’ai fait. J’ai aimé ce film.
« Engrenages », a été présenté à Rodolphe Belmer et Arielle Saracco, fin juin 2004. La réalisation en fut saluée. À l’issue de la projection, il fut décidé d’alléger les intrigues. Après sept mois de silence, je devais apprendre, par quelques comédiens étonnés, que la série avait été développée sans moi.
Quelle(s) raison(s) devais-je alors imaginer pour comprendre ce qui avait motivé mon remplacement, quand j’ai retrouvé le casting, la musique, et une partie de l’écriture visuelle (le time-remap et les ralentis) sur la saison 1 ?
En télévision, aucun projet n’est plus sensible qu’un pilote. Il va de soi que le réalisateur, c’est surtout pour cela qu’on l’engage, imprime son regard et une direction au film, mais la division du travail est faite de telle sorte, qu’il n’est jamais pleinement seul maître à bord; aussi toutes ses suggestions sont elles appréciées par les différents donneurs d’ordre et rien ne peut se faire sans leur accord plein et entier.
Ignorer cela, atteste d’une méconnaissance crasse du fonctionnement télévisuel, faire semblant de ne pas le savoir participe d’une « curieuse » démarche. L’interviewé dit avoir trouvé « le propos« de ce film « très confus et même à peu près incohérent ». Pour autant, il n’a pas trouvé incohérent de travailler avec ceux-là mêmes qui avaient défendu ce propos. Maintenant qu’à son tour, il est remercié, je lui souhaite que cette cohérence, qui a semblé lui faire défaut dans mon pilote, lui apparaisse dans sa lumineuse et tranquille simplicité.
Jean Teddy Filippe.
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